Chouftouhonna شوفتهنّ : Festival International d’Art Féministe de Tunis

Une première en Tunisie, le 17 mai a eu lieu un festival d’art féministe à Tunis au nom évocateur de Chouftouhonna Festival. A l’origine de cette initiative, le collectif Chouf Minorities, une organisation féministe LBT qui lutte pour les droits corporels et sexuels des femmes. Plus de 60 femmes, tunisiennes et étrangères, artistes et amatrices d’art, se sont réunies donc, dans leurs différences et diversités pour s’exprimer à travers différents médiums, (Photographiepeinture, performance, vidéo, son) devant un public curieux et intéressé.

 « L’art féministe est un mouvement artistique contemporain regroupant des artistes et des œuvres revendiquant ou s’inscrivant dans un discours féministe. » Wikipédia

Chouftouhonna : Un souci de visibilité Chouftouhonna

 littéralement « je les ai vue » pose d’emblée le problème de la visibilité de la création / expression féminine dans un champ créatif qui demeure très masculin. Même si les femmes tunisiennes sont présentes dans tous les domaines de la création ; il était très peu que les expériences à la fois artistiques et intimes des femmes artistes en tant que femmes ait été visibles dans l’espace public. Le festival, à vocation activiste, donne à ces femmes l’opportunité de s’exprimer en tant que femmes dans le contexte actuel de la Tunisie et d’ « affronter ces embuches qui s’appellent, selon les cas, racisme, religion, patriarcat, élitisme, tradition, éducation, classisme,…. » L’art et la culture qui, en général, persistent à mal représenter le vécu réel des femmes, seraient « des chemins privilégiés » de résistances pour les femmes.

« Un autre genre de festival »

Le festival, espace ouvert à toute personne s’identifiant comme une femme, est une approche nouvelle de ce qui se fait habituellement dans les festivals ou manifestations culturelles.  Choufftouhonna met en avant ces femmes qui utilisent diverses formes d’expression comme outil d’engagement et de conscientisation féministe, mais qui s’expriment avant tout dans leurs subjectivités et univers particuliers à chacune. A travers leurs œuvres, visuels ou langagiers, les femmes-artistes remettent en question les constructions sociales par lesquelles elles sont conditionnées. On est évidemment   loin des lieux communs habituels.  Le festival a pu  rendre  visibles aussi  des pratiques subculturelles  d’ artistes participantes : questionnement sur les identités , de genre notamment , représentations des corps queer , corps déconstruit , hybrides , représentations de  ce qui n’est pas  habituellement représenté , exploration de l’intimité féminine , rapport avec l’Autre , avec  le Monde , fantastique , surréalisme etc ..

Chaml y était

Le collectif Chaml a participé à la première édition de Choufftouhonna  avec deux textes écrits en langue arabe ,    أبي  يا    (Ö père)  , un texte sur la désobéissance du  patriarcat et بقدر ما احبّك… أحب النساء  (Je t’aime  autant  que  j’aime les femmes), un autre texte sur le  féminisme et la bisexualité, écrits respectivement par Amal et Yosra , lus par Asma.

Ö père (extrait)

La terre en a frémi

maudit ma chair,

Les diables autour de moi

M’acclamaient

Femme, Femme voilà ce que je suis !

Souche de l’Homme,

Esprit du Diable !

L’éternelle damnée !

Je déclare Désobéissance

et incendie !

    بقدر ما احبّك… أحب النساء   (extrait)

المرأة كائن حزين

تاريخها يشهد

اقرأها ككتاب تاريخ

لمدينة عرفت معارك وحروب

اغتصبت أرصفتها

وانتهكت معالمها

فصمدت

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Fragment de l’oeuvre de Mouna Negra – participante

Les gagnantes

  • 1er prix : Majdal Nejm, chanteuse palestinienne
  • 2eme prix: Emna El Machat, a lu un texte intitulé « Parce que tu es une fille »
  • Prix du public : Safa Borgi & Imen Mourli ont fait un tag en faisant un slam en même temps
  • Prix diaspora: Wafa Ben Romdhane, pour une de ses photos

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Serviette – Wafa Ben Romdhane , prix Diaspora

Nysrine Mokdad : L’histoire d’une Passion

Jeune tunisienne diplômée en nutrition, écologiste en herbe, Nysrine Mokdad voue une passion pour la photographie. A seulement 23 ans, ses clichés, souvent en noir et blanc, et sa maîtrise de la lumière témoignent d’un talent indéniable.

En 2009, elle se lance dans une première aventure d’exposition. Son travail prend dès lors plus de rigueur. C’est en 2014, qu’elle expose à la biennale Internationale DAK ’ ART de l’art contemporain africain, puis aux rencontres photographiques internationales de Ghar el Melh, et fut enfin lauréate du concours de photographie INDIAFRICA lors de cette même année.

Fascinée par les lieux abandonnés, elle jette un regard neuf sur les lieux urbains délaissées, rappelant parfois les lieux de Francesca Woodman. De ces photos découle une poésie de la trace, entre absence et présence.

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Le corps féminin, devient aussi l’un de ses sujets de prédilection. Tantôt en fusion avec la nature, ou en total abandon, tantôt dans sa nudité simple ou érotisé, le corps féminin de Nysrine est représenté de mille façons, parce que justement, il n’y a pas un corps féminin mais des corps féminins.

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Son intérêt pour le nu artistique l’emmène inconsciemment à interroger les codes de beauté véhiculés par la culture mainstream. Les corps nus féminins sortent alors des standards connus. Autant ses modèles n’ont pas de visages, autant elles sont chargées d’histoires. Car pour Nysrine Mokdad le nu n’est « pas seulement un corps mais une histoire de vie. »

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Ces nus  que la jeune passionnée, sait  habiller  de lumière et ancrer dans une composition rigoureuse, dégagent une douceur sans faille et révèle à la fois , le regard singulier d’une photographe prometteuse.

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Pour voir l’intégralité des photos : http://www.nysrine-mokdad.com/

Yosra.

Hbiba Messika , l’abracadabrante

Marguerite Messika , connue sous le pseudonyme de Hbiba est née en 1893 et décédée en 1930, est une chanteuse, comédienne et danseuse tunisienne juive du début du XXe siècle. Elle est une icône des années 20, ces années folles d’effervescence culturelle, intellectuelle et  politique à Tunis.

Dès son plus jeune âge, Hbiba Messika  s’initie à l’art par sa tante,  la chanteuse Leila Sfez, qui voyait en elle un grand talent . Sa voix et sa présence séduisent les milieux artistiques tunisois et des personnalités de l’aristocratie tunisienne. Elle devient « habibet el kol  », la bien-aimée de tous, la Diva des cafés chantants de Tunis, et  l’adorée des hommes. Elle joue également  au théâtre  et enchaîne les spectacles.

L’anticonformiste

Dans ses  chansons, elle chante  librement  l’ivresse de l’amour, le vin et la chair assumant de la sorte  une vie affranchie des  tabous sociaux. Les paroles osées de  «  Habibi Laoual » (mon premier amour) et « Alaa Sarir El Noum » (dans ma couche)  témoignent d’une liberté d’esprit  sans précédent. Sa tumultueuse  vie amoureuse et ses multiples amants n’étaient un secret pour personne. Elle était aussi  parmi les premières femmes à sortir sans voile, affichant ainsi le modèle de femme libre.

La garçonne de  Tunis 

En plus d’une carrière musicale développée ,  Habiba Messika  avait une carrière hbicontroversée de théâtre:  A l’instar de  son idole , la comédienne   Sarah Bernhardt , elle n’hésitait  pas à jouer  des rôles masculins , à une époque où les  identités  du  genre  sont perçues comme figées . Avec ses cheveux courts, rappelant Colette,  ses costumes d’hommes  qui  laissent  apparaître ses formes,  Hbiba ne laissait  personne indifférent.

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Dans L’Aiglon d’Edmond Rostand, elle incarne le personnage du Duc de Reichstadt et connait un grand triomphe. En 1925, son rôle dans  Roméo et Juliette déclenche un scandale quand, dans le rôle de Roméo, elle embrasse la comédienne Rachida  sur la bouche. La scène est alors incendiée par des spectateurs choqués.


La politiquement incorrecte

Elle provoque une nouvelle fois une controverse  en 1928 dans  « Patrie : les martyrs de la liberté » de Victorien Sardou, une pièce sur l’occupation espagnole des Pays-Bas, sa performance enveloppée dans le drapeau tunisien et scandant des slogans indépendantistes  lui vaut une arrestation par  les autorités françaises et une nuit en cellule.

La figure controversée

Pour certains, Hbiba Messika  est  un modèle  d’émancipation de la  femme tunisienne ; pour d’autres  elle est  le diable incarné , une tentatrice qui  menace  les  hommes     «purs » . Pour  la presse  conservatrice de l’époque, l’artiste a affecté  la morale avec son comportement provocateur et ses rôles masculins.

La mémoire d’une fin tragique

Aujourd’hui , dans notre mémoire collective, ce qui reste de l’image de Hbiba Messika est  lié à sa fin tragique. Le 20 février 1930, son ancien amant, Eliahou Mimouni, pris de jalousie  la brûle vivante. Victime de violence masculine, elle  a  probablement,  payé cher  le prix de  sa liberté de femme à une époque où  celle-ci choque encore.

Dans l’esprit d’une partie de gens, Hbiba  Messika est  surtout  la femme – artiste  « brûlée vive » plus que l’artiste  talentueuse et en avance sur son temps.

Sa mort tragique est gravée dans  la mémoire populaire. La formule en dialecte  tunisien,  Erak makhrouka ki Habiba Msika (Que tu sois brûlée comme Habiba Messika), malédiction aujourd’hui disparu d’usage, aurait-elle maintenu  inconsciemment  le mythe de  la pécheresse punie ?

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Hbiba Messika , une âme d’artiste qui a marqué l’histoire culturelle de la  Tunisie.

(source : dossier Hbiba Msika , gierik magazine)