Orpheline, comme un enfant qui a peur du noir

Papa, j’ai longtemps hésité avant de t’écrire. Je sais déjà que tu ne me liras. Papa, je gère tellement mal ton départ. D’ailleurs, je préfère ce mot à « mort ». Prononcer ce mot serait l’admettre. Et je ne sais pas. Mais papa ne t’inquiète pas, je sais, déjà, que je ne te verrai, t’entendrai, te toucherai plus jamais. Je n’aurai plus l’occasion de renifler ton odeur, comme aimait faire l’enfant que j’étais autrefois.

Papa, sais-tu que j’ai toujours eu ce besoin de ressentir les choses intensément. L’amour, la haine, la colère, la déception, la mélancolie, la joie, l’absence… et là je ne sais pas ce que je ressens. Je suis aveugle et je vagabonde dans les sentiers sombres de mon âme. J’ai peur, tu me manques et je suis enragée. Je me sens abandonnée.

Papa, je fais ce que je peux mais ce n’est pas évident. J’essaye de trouver des repères et des mécanismes de défense. Je me protège contre ton absence mais je n’y arrive pas. Tu étais déjà absent de ma vie et là que je sais que tu n’y reviendras plus, j’ai envie de me rattraper mais c’est trop tard et pas possible.

Papa, on m’a raconté que tu as eu deux AVC dans ton sommeil. Je savais pertinemment que la tension allait te tuer mais pas pour mes 30 ans. Tu sais, nous sommes devenu/es orphelin/es au même âge, ou presque. C’est drôle ou non, je ne sais pas. Mes notions sont chamboulées. J’ai perdu mes repères.

Papa, j’aimerai que tu m’entendes hurler de rage « pourquoi oubliais-tu de prendre tes médicaments ? », « n’avais-tu pas peur de nous laisser, ma petite sœur, ma petite maman et moi ? », « reviens ne serait-ce que quelques minutes et dis-moi ce que tu penses vraiment de moi »… et j’en passe. Papa, ces phrases, parfois indéchiffrables, crépitent dans ma gorge. Et je hurle.

Papa, en les voyant te mettre sous terre et t’étouffer, j’ai étouffé. J’avais envie de crier « donnez-moi plus de temps, ». C’est injuste papa. Une partie de moi a été enterrée. C’était mon papa à moi, qui, quand j’aimais encore m’habiller en paillette, me disait, chaque soir, à 20h « sur le dos princesse » pour me conduire à mon lit. C’était mon papa à moi pour qui j’étais pendant 10 an la fille unique, qui jouait avec moi aux barbies. C’était mon papa à moi qui me disait « si quelqu’un te manque de respect un jour, t’agresse ou te fait du mal, si tu ne l’arrêtes pas, il continuera ». C’était mon papa à moi qui me disait « méfie-toi des hommes, tu seras une femme forte, ne laisse personne te casser ». C’était mon papa à moi , qui à mon arrestation, m’a appris comment enlever les traces de THC de mon urine. C’était mon papa à moi à qui je piquais des joints. C’était mon papa à moi qui m’avait donné une bombe à gaz quand je suis venue en larmes, car j’avais été agressée. C’était mon papa à moi qui m’avait pris par la main, qui m’a sortie de la maison et m’a dit « on va le retrouver et il va payer ». C’était mon papa à moi qui m’avait aidé à faire des briques Dannouni alors qu’il n’en avait jamais fait avant. C’était toi papa qui était sous terre, la partie de moi qui me décrivait comme « féroce, juste et intransigeante ». Je ne sais pas comment décrire ce que j’ai ressenti, mais une partie de moi s’est éteinte à jamais.

Et c’est vraiment difficile, papa, difficile à accepter, à construire avec et s’adapter, et tout ce tralala à coup de termes en anglais que je ne pourrais pas reprendre autour d’intelligence émotionnelle, de gestion de crise, physiothérapie, de yoga et de spiritualisme. C’était juste difficile et crois-moi, j’en ai vu des vidéos, parlait à des gens… J’ai même mis tes photos sur mes réseaux sociaux comme pour demander de l’attention, de la compassion, de la miséricorde. Je trouvais pathétique et maintenant que tu es parti, tout est bon pour me réconforter un peu, soulager un peu cette douleur. Papa, parfois, c’est juste magique de recevoir un message de quelqu’un/e ayant ou non vécu/e ta souffrance, te dire des mots sympas même si tu ne lea connais pas ; c’est vraiment magique et réconfortant. Si au début j’avais horreur de ça parce que ça me rappelait que je n’ai plus de père, maintenant ça me rassure de ne pas être la seule à me rappeler que j’en avais un. Parce que moi, je n’arrive pas à enlever ça de ma tête. Et c’est horrible de penser constamment que tu n’es juste plus là, dans chaque coin de la maison, tu n’es plus là et c’est visible. Et je l’entends.

Papa, ton départ a effacé tous les moments de haine où j’avais juste envie que tu crèves. Faire le deuil, c’est apprendre à relativiser, à se dire « malgré les conneries qu’il a pu faire, je voudrais qu’il soit là ». C’est l’inconditionnel papa.

Papa, sans toi je me sens comme une enfant dans le noir qui a peur du noir. Et tu sais que je suis déjà une adulte qui a peur du noir. C’est vraiment difficile, papa. J’ai, souvent, décrit ce que je ressens comme « terrible ». Ça n’explique rien, mais décrit beaucoup de ce que je ressens. Puis, il n’y a rien à expliquer : ce n’est pas un chat qui est mort (désolée, pour l’exemple, je n’aime pas les chats), c’est mon père, mon géniteur et mon papa à moi. C’est juste terrible.

Un deuil, deux deuils, trois deuils…

Ton départ,  papa, m’a appris une chose : dans chacune des étapes de ma vie, j’ai perdu, cassé, laissé, été laissée, abandonnée… des éléments en chemins. Chaque éléments, qu’ielle soit un/e ami/e, un/e partenaire, un/e parent/e, un boulot, une opportunité, ma dignité, mon estime… j’ai essayé de faire son deuil. J’ai l’impression d’en avoir jamais su en faire un, frôlant la prison et les cimetières.

Papa, ton départ est simplement irréversible. Alors je découvre ce que ça fait de ne rien pouvoir changer, rien pouvoir faire de plus qu’accepter. L’incapacité papa, figée face à ta disparition, c’est tout sauf moi. Et je n’y arrive pas. Je ne m’y adapte pas. Et j’ai peur comme un enfant dans le noir, moi l’adulte qui a peur du noir.

Et puis papa, il faut beaucoup de noir pour voir la lumière, alors rassure-toi papa : Je sers les yeux tellement fort, cachée sur les draps de mon lit dans le noir de ma chambre et je pense à toi. Ton départ va devoir, à un moment, m’apprendre à quel point vivre est important. Ce moment viendra en temps voulu. En attendant, je ne peux que te pleurer, te regarder parti et essayer de te parler.

Puis papa, ne t’inquiète pas. Je continuerai d’être cette femme qui n’a besoin de rien ni de personne pour frayer son chemin, qu’elle s’y casse la gueule ou réussisse. Vulnérable mais pas trouillarde (je ne sais pas si c’est bien), mais surtout indépendante et oui féroce parce que j’y crois. Juste je le serai jusqu’à la fin et intransigeante, oh que je l’assume.

Alors repose en paix papa et si tu ressens chacune de mes émotions, réincarné dans une partie de mon âme, sache que même si c’est horrible de te voir éteint, tu n’as jamais été autant présent par ton absence. Tu as désormais un trône fixe dans mes souvenirs. J’entends encore ta voix dans la maison, tes pas devant la porte, le bruit que faisaient tes clés. Ton cendriller n’a pas bougé d’un pied. J’ai pris ton téléphone et cette fois je ne le perdrai pas papa.

Si comme tes convictions le disent, aujourd’hui, tu es enfin libre, délivré, je n’ai pas le droit d’être malheureuse pour toi. Ce serait égoïste. Après nos presque trente longues années de vie commune, et si tu m’as entendue te chanter avec mon horrible voix du Bob Marley quand tu étais en coma, j’espère que tu es mort sans m’en vouloir, en me respectant, en m’aimant et en m’estimant à ma juste valeur.

Ta bombe à gaz je la garde sur moi, comme une fille aurait gardé ton nom, seulement.

Maintenant, nous ne sommes plus que trois et notre étoile pulsar.

 

Texte d’une Orpheline, qui même à 30 ans, se sent comme un enfant qui a peur du noir

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