« Un Million de femmes sont ta mère » de Saniya Salah

Saniya Salah est une poétesse syrienne née dans la province de Hama en 1935. Elle a écrit plusieurs recueils de poésie . Très peu reconnue de son vivant , éclipsée par l’autorité dont jouit son époux l’écrivain Mohammed al-Maghout , Saniya Salah est l’une des plus belles voix et plumes féminines dans le monde arabe . Elle est décédée en 1985 à Paris après une maladie de 10 mois.

 

 

Ö arberaie que mon corps a enflammé

Approche-toi

Franchis l’infranchissable

Chuchote ton secret bruissement dans ma bouche

Dans mon oreille

Et dans tous mes orifices.

Soulève le couvercle de ta désobéissance

Et fleuris

Sur le châle troué d’un corps écroulé.

 

L’hiver n’est-il pas rude ?

Ainsi que le temps et la neige ?

La pluie et les orages ?

Pourtant, ils sont si beaux quand ils passent.

 

J’ignorais que l’oubli marche

Et pourtant, il va et vient comme un cheval furibond

En attendant que, des hauts des branches,

La rose en bronze tombe

Et que sur son dos, le cheval l’emporte

Ou entre ses cuisses, l’écrase.

 

Ô arberaie  qui bourgeonne dans mon corps

N’aie pas peur

En toi, j’ai abrité mon âme

Ou entre deux puissants camps comme les armées

(Quoi que les armées ne nous connaissent ni s’en soucient)

Enfuis ta tête en moi

Franchis-moi

Jusqu’à ce que nos os disparaissent l’un et l’autre

Soyons voisines

Entremêlées comme deux ventricules

Touche- moi comme lorsque dieu a touché l’argile

Et a expulsé les hommes.

 

Ma bien aimée, comment fuir

Quand la flamme de mon cœur court dans tous les sens

Dans la parole et dans le silence

Pour que tu puisses naitre un million de fois

Dans les temps les plus étranges

 

Mon arberaie dorée

Accroche ta détresse à ma détresse

Emboîte tes os dans le couloir des miens

Puis prends ce qu’il en reste et pars.

De longs et étroits passages t’attendent

La vérité est celle dans la plus étroite

N’oublie pas que tu y vas

Pour crier

Pour contester

Non pas pour te rabaisser

 

 

Les voilà, les ombres du monde qui avancent

Cachez- vous

Regardez par l’ouverture des fenêtres

Ou par les trous des serrures

Applaudissez à chaque fois qu’un Dieu passe

Ou arborez les toits des camions

Et criez : le sang de la lune est le sien

Sa chair est son œuvre

Mais quand viendras-tu ?  Car j’ai un secret à te dire

Sur qui est le vrai dieu

 

La pluie brutale chante un air militaire

Et pointe ses balles vers les racines

(Comment suis-je née au milieu de cette guerre ?)

 

O Seigneur, que la rivière passe

Et qu’elle nous prenne vers la source originelle

Et la montagne, vers la vraie cime

Et si le grand noir fuyait le fouet

Et si la vérité gisait sur le pavé du bourreau

Et si l’alphabet renversait toutes les lois injustes

Et que les poètes n’étaient que poussière sur des épitres

J’emballerais mon temps

Et le cacherais dans mon ventre

Et si tu voyais mon ombre tu croirais que je rampe

Pour mordre le pain sec de la famine

Mais deux pieds en pierre n’avancent jamais.

 

Cette après-midi est un ciment

La glace lance ses airs et mutilent les membres

Des âmes au goût du pain en sont meurtries

Un million de femmes nues se lavent sous la pluie

Puis s’abandonnent au désordre

Un million de femme sont ta mère, ma petite

Elle défait le fil de l’horizon

Pour que la mort soit courte comme le sommeil

 

Exhumons les esclaves et les aliénés

Enterrons les maîtres de la faim

Les sources ont ouvert leurs bouches transparentes

Et ont livré leurs cris d’alerte

(Douloureux est l’adieu de l’âme)

Et pourtant, sur leurs traces d’écoulement, elles laissent

Les géraniums et les roses de Damas.

Ceux qui restent s’écrient :

On a violé nos âmes

Les a expulsées vers d’autres corps

Avec des faux papiers

Comme une femelle, la pluie les enfantent

Mais ils ne sont pas fils de ces forêts sensuelles

Qui, des années, ont dormi sur son lit

Sans enfanter

 

 

Mais quelle charge enragée

Soustrait, à nos corps défendant, les fœtus de nos entrailles

Laissez cette pluie

Tisser les draps de nos solitudes

Que fait son animal dans sa chute

Quand l’hiver, tel un aigle, le frappe avec ses ailes ?

Dans son corps, il y a un million de vagues

Ainsi que l’éternelle nostalgie à la terre

Et tous ces experts noyés

Avec leurs dos rayés, cote par cote

Qui sortent par la porte des eaux temporelles

Et qui, avec leur vision aigue, disent

Que toutes ces forêts qui ont, un jour

Pénétré le creux de la mer

Feuillèteront de nouveau

Car leurs cœurs ne meurent jamais

 

 

 

 

Comme ça, lorsque le temps ferme sa porte aux visages de tous

Volontairement, je pourrai monter la locomotive de la mort

Prendre le fil de l’absence et le tirer

Vient alors mon âme imaginaire

Mon âme qui est née des entrailles des miroirs

Avec ses mots mystérieux et terrifiants

Mais les corps effrayés toujours distinguent ce qui les sauve

Voici la porte de la paix qui s’ouvre

Entre paradis et terre

Seule la vie nous prend et nous rend

La mort est annulée

Les vers sont disparus

La pierre humaine s’est fêlée

Pour que des générations naissent

Quant à moi

Je saisirai les graines dans mon utérus

Pour qu’elles vivent ainsi, vierges

Pour que l’on ne mêle plus printemps et balles.

 

 

 

 

 

 

 

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