L’Orgasme Insulaire

Toc toc, nous sommes le 1 er janvier 2007. Je suis ivre morte et j’ai perdu ma virginité. Je n’ai rien senti, mis à part la profonde honte de n’avoir pas saigné et une étrange sensation d’avoir fait pipi au lit. En revanche, Rafal, mon partenaire, avait le visage de Lewis Hamilton à son arrivé, premier, au F1 2008.

Je suis restée coi. Perplexe, la bouche anesthésiée. J’avais taie mes interrogations face à son « c’était bien ? » auquel je répondis en haussant la tête. Un « oui » muet et timide, aussi faux que les nibars de « Beshine ». Evidemment, idiote, je croyais qu’il était plus que normal de ne rien sentir. L’orgasme féminin m’était inconnu. Socialement, on ne parlait que de l’orgasme masculin. Personne ne l’avait, jamais, conjugué à l’autre sexe, en tous cas, pas en ma présence.

Et si je simulais ça lui donnerait plus d’assurance, donc, probablement, plus de plaisir pour moi.

Mauvaise idée. Il s’imaginait encore plus étalon et reproduisit, encore et encore le même schéma. Telle une étoile de mer, la position du missionnaire devint mon quotidien. Je ne dirai pas qu’il n’y avait pas de plaisir : mais siiiii, quelque fois. Quant à Rafal, je ne sais pas si c’est par indifférence ou maladresse qu’il ne s’en est jamais rendu compte mais je ne le blâmer pas. Après tout, j’occultais, moi-même, le sujet.

Pour moi, faire l’amour était ce qu’il fallait faire lorsqu’on est amoureux.

Mon corps et mon cerveau n’arrivaient à être d’accord. Mon corps en demandait plus et je n’arrivais plus à le retenir, non pas pour le plaisir, mais par faim. Il n’était jamais comblé.

Je ne vais pas nier que j’avais un blocage avec le sexe. Trop complexée, non seulement maigre mais en plus poilue, il fallait être, complètement, dans le noir. Trop féministe, je ne taillais pas de pipe : pas question qu’un homme me mette à genoux. Lui non plus n’avait pas eu l’idée de descendre à la cave. Et puis, s’il l’aurait tenté, il lui aurait fallu un écarteur pour briser l’étau de fer que formaient mes cuisses.

Craignant de passer pour une frigide, faire la « mi none mi pute », et continuer à jouer de faux orgasmes n’était plus un choix. C’était un travail à part entière. J’avais honte. Je dissimulais. Je devais raconter une histoire à mes copines. Et j’en créais tellement. J’avais une réputation à sauver.

La seule fille de l’entourage à ne plus être vierge, à ne pas le cacher et à le brandir haut et fort tel un trophée.

Le temps passe et je ne m’étais, encore, jamais sentie rassasiée. Je croquais du regard les passants, léchais, constamment, mes lèvres et haussais la voix pour attirer l’attention. Cette sensation d’avoir quelque chose qui me titille le clitoris et qui me murmure en silence « Cherche-moi. Cherche-moi. Cherche-moi », me faisait perdre la tête. La fidélité devint handicapante pour moi.

A chaque lutte, un moment ou on ne peut plus de creuser dans le vide.

Toc toc, un an après. Encore une fois, je suis bourrée et je suis allée voir ailleurs. A vrai dire, l’alcool m’était d’un grand soutien. Lui, c’est Louis. C’est à l’arrière de sa voiture, complètement ensorcelée par le charme de ce jeune homme, que je me suis abandonnée sur lui tel un glaçon sur le feu – aussi légère qu’une plume, aussi flexible qu’un élastique.

Ce soir, j’avais découvert le spasme, ce moment de contraction musculaire. Ce moment, où ton vagin se contracte involontairement, ton clitoris se rétracte, ton utérus brûle, tes tétons pointent, les battements de ton cœur s’accélèrent, ta respiration est coupée, tes cheveux défaits et que tu transpire. Ce moment où l’unique que tu puisses avoir est d’arrêter le temps. Ce moment où tu ne gère, ni les mots qui crépitent dans ton cœur, ni les pirouettes que tu fais plantée dans un socle fixe, orbitant comme des galaxies autour de son soleil.

Et si je pouvais seulement me défoncer à l’endorphine et vivre constamment cette sensation de bien-être inégalée ?

Nos galipettes se multipliairent : aux toilettes publiques, au jardin de la maison, aux parkings, sur les toits, chez des amis, dans les cuisines, chez nos parents, au milieu d’une réunion, à la fac, sous la table, sur un lit que nous partagions avec tant d’autres amis… c’était incontrôlable. Il suffisait d’un regard, un seul regard volé, pour que je vole à lui, me coller contre son corps, m’évanouir dans ses bras, m’agripper à son âme. J’étais prise par ce tourbillon. Je volais et il me guidait.

Il y avait une sorte d’horloge. Il suffisait que mon corps fasse face à un manque de son corps, et nous étions, soudain, comme ça, unis. Il était partout et nulle part. Notre jeu est simple. Il était patient et curieux de moi. J’étais insatiable et curieuse de moi. C’est une relation entre deux corps et l’idée est de faire communiquer l’un à travers l’autre. Nous communiquions trop.

Nous étions unis dans la baise, ni exclusivité, ni limite, ni contour, sans avoir à garder sa braguette fermée et son regard vers l’horizon.

Louis pouvait passait des heures à contempler chaque partie de mon corps. J’étais gênée. Non pas que je n’aimais pas, mais je ne croyais pas qu’un homme comme lui, puisse me regarder ainsi. Il relevait mes cheveux, et se glissait dessous pour souffler légèrement sur mon cou. Je ne pouvais pas me déshabiller et j’avoue que je ne le laissais pas faire. Il y avait toujours un peu de lumière. Il dégageait, alors, discrètement mes omoplates de ma veste et soufflait encore plus bas. Je ne savais pas ce que ça me faisait. Je savais que je ne détestais pas. Alors je ne bougeais plus. J’étais attentive. J’attendais un signe. J’attendais. J’attendais. J’attendais.

Le plaisir nécessite beaucoup de patience, de la persévérance et l’écoute de son corps. Je peux y arriver.

Il me souriait en me disant combien « je suis belle en plus d’être brillante ». J’apprenais à me voir ainsi à travers ses yeux. J’arrivais même à y croire. Ni moi, ni mon corps n’arrivaient, déjà, à oublier nos vieux démons. Mes complexes n’avaient pas totalement disparus. Je ne pouvais pas le laisser me toucher si je n’étais pas parfaitement épilée. Pourtant, il n’y voyait aucun problème et mon envie de lui y était.

Quand je ne le repoussais pas, je le laissais faire. Il s’en apercevait et n’aimait pas cette démission. Pour Louis, le sexe, « si ce n’est pas un plaisir à deux, dissociable de l’amour, ça n’a pas d’utilité ». Il m’avait appris, qu’avant tout, « c’est le plus court chemin vers mon corps ».

Je suis une bonne élève. Je voulais découvrir ce corps que j’ai et que je ne comprenais pas. Ce corps qui est à la fois, ma mobilité et mon handicap.

De la none à la conne, de la soumise à la croqueuse d’hommes à la sexualité débridée, je voulais apprendre. Et apprendre couchée était l’idéale. Non pas que je m’allongeasse pour apprendre mais l’apprentissage serait tellement plus dense étant allongée au creux d’un lit, ouverte à la bonne page, chapitre en feu. Je multipliais mes aventures, à droite et à gauche. Je me faisais tirer et je tirais des coups. Bleu, blanc, noir, rouge… tout était bon. Brusquement, je commençais à avoir le don d’avoir qui je veux raccompagner.

Louis m’avait-il donné confiance en moi ? Suis-je nymphomane ? Et puis au final, où est le mal dans le fait de gâter son corps ?

Un an, puis deux, puis j’en voulais toujours plus. Mes sentiments commençaient à me défier, la polygamie à m’agacer. Comment pourrai-je expliquer à mon être que je ne peux pas espérer plus de Louis, que ses heures volées ? Comment pourrai-je expliquer à mon corps que ses heures volées ne suffisent pas à mon être ?

Je l’attendais chaque soir et la tension montait : J’étais comme une bombe et il était mon détonateur. Il me faisait vibrer. Dès qu’il est là je deviens toute excitée, mouillée, prête. Il émettait des ondes involontaires et délicieuses. Pas une minute à perdre. Il me déshabille brusquement et me jette sur les draps tout blancs.

Comment il aurait su par où me faire jouir, si moi-même, je ne le savais pas ? Je devais me toucher à travers lui.

Je glisse alors ma main entre ses jambes, contourne son  membre au creux de ma main et parcours, avec, mon entre-jambe. Nous y étions. Je m’étais arrêtée. Je voulais que ça dure et il l’avait compris. Il glisse, alors, sa main. Je serre mes cuisses, autour de ces doigts. Il me couver le corps de caresses et de baisers, et je m’écarte, brusquement. Il descend. Son nez face à l’origine du monde, il me souri. Et là, il plonge sa langue dans ma fente. On ne m’avait jamais fait ça auparavant et je n’avais jamais éprouvé autant de plaisir. J’étais transportée complètement éclatée. J’étais sur les ailes de la colombe mais mon équilibre était instable.

UN DOIGT. DEUX DOIGTS. LE DÉTONATEUR. LA BOMBE A ÉTÉ MISE EN MARCHE.

Je me retire, essoufflée. Le temps d’inspirer une bouffée d’oxygène, je suis sur le ventre, le dos arqué, appuyée sur mes avant-bras. Louis, derrière moi. A travers cette position nous nous croisons sous des angles différents. Il m’attirait et je ne m’attarde pas pour aller à sa rencontre.

NOS CORPS N’EN FAISAIENT PLUS QU’UN SEUL. NOUS AVIONS FUSIONNÉ.

De soir en soir, j’apprenais à guider. Comme une symphonie, les mouvements des corps devaient se démarquer en s’accordant. De ci, de là, partout, si bien, nous ne laissions nulle position s’éterniser. « L’important est le chemin vers mon exaltation, rien que ça, seulement ça. C’est de la torture. J’aime ça. Je veux grimper cette montagne, m’assoir sur son sommet, hurler de passion et me laisser tomber ». J’étais complètement déchirée, au moment où la contraction de son cœur se sentait entre mes jambes, l’obscurité qui s’accentue au fond de moi, inerte… Mon visage après l’amour, l’éclat de mes yeux. J’en veux encore et toujours. Et ce n’est pas fini.

Suis-je devenue une guêpe d’hommes ? Des interrogations me tracassaient. D’un côté, je voulais m’affranchir, me libérer complètement de l’emprise culturelle, adepte à la loi du contre-courant, portant si bien le chromosome de « c’est mon choix ». De l’autre côté, ma libération sexuelle ne semblait pas changer grand-chose. J’avais de plus en plus de problèmes. J’étais de plus en plus triste. Les commérages m’affectaient. Et je n’arrivais pas à m’assumer.

Louis n’était jamais loin. En plus d’être mon initiateur, il était l’un de mes meilleurs amis et j’étais folle amoureuse de lui. A lui, je ne cachais rien. Il m’était d’un grand soutien et d’un peu de savoir. Et si ma libération sexuelle et ma conscience féministe n’étaient pas que féminine ? N’est-il pas en partie mon libérateur ? Quand moi-même je ne m’assumais pas et je me jugeais, n’était-il pas le seul à ne l’avoir jamais fait ?

LES AUTRES FEMMES ATTENDENT-ELLES AUSSI LEURS LOUIS OU LOUISE ? Je ne l’espère pas.

Nos évasions sexuelles devenaient moins fréquentes mais ne perdirent pas en intensité. Il pouvait encore me faire jouir comme à la première fois. J’étais enfin prête. Prête à lui transmettre mon ressenti. Je me sentais redevable. Redevable envers mon détonateur. Comment pourrions-nous mieux transférer une émotion qu’en conversant physiquement dans un silence verbal.

Je m’allongeais de tout mon corps nu sur lui. Chaque millimètre de ma peau en contact avec la sienne. J’ai confiance en lui. Je suis en sécurité. Nous avions déjà fini le marathon ce soir. Essoufflés, allongés sur le lit, nos corps déchus de tout, il allumait une cigarette que nous partagions. Le temps que nous éteignons cette flamme je me rendis compte que c’était le bon moment. Et me laissa faire.  J’avais posé ma tête sur son pli de l’aine face à ce qu’ils appellent, un bijou. La chaleur remontait.

Je regarde cette chose et je suis désolée de ne pas trouver ça beau. A l’époque, je n’osais pas le dire, mais heureusement, mon visage me trahi. Il s’en est surement rendu compte quand il a essayé de me relever et a souri, encore une fois. L’idée d’enfoncer cette chose dans ma bouche me dégouttait. Et puis, non, je ne serai jamais à genoux. Je m’efforçais de croire au partage. Je me sentais égoïste. Je me rassurais en me rappelant de ce que je ressens pour lui.

Et je glissais mes lèvres. UN CENTIMÈTRE. DEUX. TROIS. JE VAIS Y ARRIVER.

Alors, je le regarde et j’absorbe le tout, tout en faisant attention de ne jamais frotter mes dents. Il me tient la main et il la serre jusqu’à l’écrasement. C’est là que mes mini-contractions, celle de l’effet ventouse de ma mémoire vaginale reprennent. Suis-je aussi en train d’y trouver du plaisir ? Mes va et vient s’accorde sur ce même rythme. Ça va trop loin. J’ai peur de m’étouffer. Je le regarde. Son visage, l’éclat de ses yeux et les gémissements qu’il essaye timidement de cacher m’enivre. Les va et vient se font désormais tout seul.

Pour ma délivrance, je me disais « je ne suis pas obligée de le raconter à quiconque ou de m’en rappeler ».

Sur cet archipel, j’avais appris deux choses : comment baiser comme un homme et comment jouir comme une femme ? Avec Louis, j’ai appris à avoir ses pensées perverses sans avoir à les cacher. Depuis, quand j’ai envie de baiser, je le fais. Je peux tirer un coup, rassasier mon corps et me casser. Mais contrairement aux hommes que j’ai connus, je n’arrive toujours pas à contenir mes sentiments. Aujourd’hui je suis sobre. J’arrive à survivre à des mois de sécheresses et je m’épile rarement.

PLUS DE SEPT ANS APRÈS, LOUIS EST TOUJOURS MON AMANT.

Rare sont les jours qui passent sans que je ne remémore nos nuits volées, ses regards, nos discussions à sens inverses, ses caresses, ses baisers, nos mouvements, la sueur, mon corps et je tremble. Chaque instant d’une vie contre lui, avec lui et sans lui, chaque orgasme… de Louis, je n’ai rien oublié. A chaque rencontre une passion soudaine envahie mon corps. Avec Louis, je m’ouvre par mes cinq sens. Pas la peine de me censurer. Il attise mon désir et le modère si bien. En guettant sur mon visage l’impact de ses mots on n’y voyait que de l’insatiabilité. Louis me fait oublier mes regrets et mes espérances, mes devoirs envers la société, les notions qui régissent mes relations avec les humains. Quand il est là, nous sommes seuls dans ce monde, rien que nous, rien qu’ici, uniquement cette lueur d’espoir.

J’ai besoin de tendresse, d’écoute, de passion. Et il est doué.

Finalement, ce qui m’a libéré ce n’est pas Louis. Le machisme et la domination masculine ont longtemps interdit aux femmes de manifester leur désir, leurs fantasmes, leurs attentes. Louis n’est ni dominant, ni macho. Louis me respecte et ne me juge pas. Si j’ose, je dirai que Louis est l’un de ses hommes qui n’ont pas honte de leur féminité.

Bien que féministe, mon inconscience ne l’était pas, c’est pour cette raison que ce confort m’a aidé à m’ouvrir.

 

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Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier EcriLecture de Chaml sous le thème du corps. L’idée est de faire parler des femmes, chaque mois, sur un sujet différent. Elles pourront dire ce qu’elles pensent sans que quiconque ne les représente.


ecrilecture avril 2

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