Parlez !

C’était dix-neuf trente, fin d’hiver, je rentrais de chez mon oncle quand j’ai rencontré cet ami, enfin plutôt une connaissance, d’ailleurs je ne connaissais que son prénom.

Il était avocat, à peine 27 ans, beau, très bien bâti et très sympa, il faut aussi préciser qu’il venait d’un milieu social aisé … je me rappelle qu’on avait parlé de quelque chose en rapport avec mon accident et il m’a demandé gentiment de passer avec lui à son cabinet, à 5 minutes de là où on se trouvait, j’ai accepté. Sur la façade de l’immeuble, à côté de la porte principale s’affichaient toutes ces plaques métalliques sur lesquels étaient inscrits noms d’avocats et d’experts comptables.  Ce n’était pas dans une ruelle, l’endroit n’était pas désert, c’était plutôt dans une grande rue très bien éclairée et vivante, rien d’alarmant, pourquoi serai- je inquiète ?
Monté à l’étage, il tourne la clef.  La porte s’ouvre sur un couloir, il entre, je reste dehors, il fera vite … il m’appelle, je fais un pas, un autre et je pénètre dans le « cabinet » … Je le cherche, les portes sont fermées, une seule au fond du couloir est entrouverte, je la pousse et là, je découvre une chambre, une table avec sa chaise, un lit et une armoire.  Inquiétée de ce décor inattendu, je fais un pas en arrière, je piétine quelque chose, je regarde en bas tout en me retournant, et sursaute…

Il était derrière moi, à quelques millimètres, un sourire narquois affiché sur le visage… Je ne me rappelle plus des détails exacts de ce qui s’était passé… Je crois plutôt que je ne veux pas m’en rappeler et que mon cerveau les a écartés, ou caché au fin fond du dernier recoin poussiéreux de ma mémoire.

Je me rappelle vaguement de la panique qui m’a prise, lui avoir demandé ce qui se passait, avoir vu derrière lui que la porte d’entrée était fermée… Je me rappelle avoir voulu crier mais qu’aucun son n’était sorti de ma gorge la première fois…

Je ne sais plus comment je m’étais retrouvée sur le lit, lui au-dessus de moi… Je me rappelle seulement avoir essayé de me débattre, l’avoir poussé, frappé, griffé, avoir hurlé… mais, très lourd, je n’arrivais même pas à le faire bouger… Un monstre était étendu sur moi… il bavait, puait l’alcool -chose que je n’avais pas remarquée au début-, la sueur et la cruauté, oui je pouvais la sentir, même ses yeux qui s’injectaient de sang à vue d’œil…

D’une main, il immobilisa les miennes au-dessus de ma tête… je me rappelle qu’il avait arraché mon collier, un gros collier lourd… mon cou déjà meurtri par l’accident que j’avais eu quelques mois auparavant,  a failli se briser une seconde fois  et j’ai dû d’ailleurs prolonger le port de la cervicale, qui me permit en même temps de cacher les traces bleus, rouges, violettes et noires ,  traces de ses morsures-…

Il m’avait arraché plusieurs touffes de cheveux… il m’avait frappée, mais pas au visage… il me répétait en haletant que sa mère lui disait qu’il ne fallait jamais frapper quelqu’un au visage… Je hurlais, je pleurais, je hoquetais, je le suppliais de me lâcher, je toussais, des fois je n’arrivais plus à parler, mon Dieu cette fois, c’était mon tour, devais-je me laisser faire pour qu’il ne me frappe plus… mais à quoi pensais-je ! Je devais être forte, trouver une manière de m’enfuir, le pousser, le frapper, le mordre… pourtant, j’étais coincée…

Je me rappelle qu’il était en train de baisser mon pantalon quand je criai, comme un dernier appel au secours, que j’étais vierge… je me rappelle de son regard noir et des coups que je reçus ensuite … Il me releva ensuite, desserra sa prise, prit un mouchoir, m’essuya le visage doucement, m’embrassa sur la joue et me mena vers la porte…

Une fois sortie, j’errai dans la rue, le corps endolori, l’esprit mutilé, il était peut-être 21h et je ne savais pas quoi faire Je devais aller au poste de police, mais pourquoi dire ? J’étais prête à exploser à n’importe quelle question mal placée ou à n’importe quelle remarque avec une arrière-pensée …

non, en fait là n’était pas vraiment la question, j’avais peur, peur de mon père, comment lui expliquer ce qui venait de se passer… pourtant je sais qu’il m’aurait aidé, il m’aurait supporté, je ne sais pas pourquoi cette pensée m’avait traversé l’esprit… et jusqu’à cet instant, il ne le sait toujours pas, il lira sûrement le texte en même temps que vous… je rentrai donc chez mon oncle, il me réprimanda pour mon retard, Tunis n’est pas la banlieue nord disait-il, la nuit peut être dangereuse , je lui assurais qu’il n’avait pas à s’inquiéter…
Pendant des jours, je n’étais plus la même, il m’arrivait de sursauter quand l’un de mes amis me touchait, je me perdais souvent dans mes pensées… pendant des semaines, je ne me supportais plus, je voulais m’écorcher, arracher cette peau souillée, sous la douche, il m’arrivait de m’érafler, dans l’espoir de ne plus ressentir ce dégoût qu’avait laissé le contact de sa peau… Pendant des mois, je perdis le goût de la vie, mais je fis semblant que tout allât bien… j’ai été faible, je n’ai pas pu en parler, je ne suis pas allée à la police, je l’ai laissé vivre tranquillement, peut-être même qu’il l’a refait…

Juridiquement, c’était une tentative de viol, pour moi, il avait violé chaque parcelle de mon corps.

Cela fait presque deux ans maintenant que c’est arrivé, il y a quelques mois, je pus en parler vaguement, je n’ai toujours pas d’excuses pour ne pas aller le dénoncer, je ne l’ai jamais revu, j’ai même oublié ses traits… Cela fait presque deux ans que j’ai compris, que les femmes violées ne peuvent pas toujours se débattre ou s’enfuir, qu’elles ne peuvent pas toujours en parler, que souvent elles vivent avec ce poids sans pouvoir rien y faire, souvent elles se croient fautives, elles se détestent et se détruisent la vie en espérant que ce qui les hante disparaisse un jour, en espérant qu’un jour elles pourraient se regarder dans le miroir sans y repenser, qu’elles n’auraient plus honte de ce qu’elles ont subi car la honte, la vraie, était qu’elles n’avaient pas parlé, ou comme moi; qu’elles ne l’avaient pas fait à temps.

Nada. S

 

 

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2 réflexions sur “Parlez !

  1. framboise dit :

    Merci pour vos mots et immense courage à vous…
    Je partage, pour toutes les violences faites aux femmes, ici ou ailleurs, ne soient jamais tues, toujours sues, toujours combattues … Et que votre témoignage aident d’autres femmes …

    J'aime

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