Un an sans haine, ni violence et sans regret

A mon bourreau,

Toi que j’aime autant que je déteste,

J’avais de lourdes années sur le dos, éternelle amoureuse, le cœur tendrement stupide et l’âme librement légère, je m’abandonnais avec aisance à l’indélicatesse de la vie dans un monde que je m’étais autorisée à créer. Ni maquereaux, ni maîtres, affranchie, défaite de l’emprise culturelle, adepte à la loi du contre-courant, portant si bien le chromosome de « je passe à autre chose », comme une jeune femme légèrement rangée et librement soumise, je pensais que j’été vouée à une vie libertaire, juste et dans le respect. Et pourtant…

Deux ans, il m’a fallu deux ans pour me libérer du fouet, me relever de ma descente aux enfers, dans ce que nous nommerons « amour », cette illusion morbide, ou, au mieux, ce mensonge à créer. Insultes, humiliations, violences, coups et blessures, hôpitaux, postes de police, prison et larmes, beaucoup de larmes. Et cette question que les gens n’arrêtaient pas de me poser : Pourquoi tu restes ? A laquelle je n’avais pas.

Quels mécanismes m’enchainaient à mon bourreau ? Je ne sais pas, et puis, franchement, je m’en tape.

Mon bourreau, de toi, je ne retiens que la longue impunité de celui qui bat, l’inefficacité des sanctions, la lâcheté des voyeurs, la complicité des ennemies, et je reste coi devant la manière avec laquelle un humain transforme sa névrose en une inépuisable haine, et j’ai honte.

Quand on est victime de violence il n’est jamais facile de prendre ses choses et de partir. Pourtant, c’est la première chose à faire. Je l’ai fait, au bout de deux ans.

Mon bourreau, j’aurai voulu te quitter plutôt, avec moins de traces, moins de bleus sur le cœur et la fierté et le respect que je me réserve. J’aurai souhaité partir plutôt, avec une vie, des rêves, une croyance et une confiance en un monde meilleur possible.

Mon bourreau, quand tu es une personne équilibrée, tu souris pour sourire, pas besoin de raison pour sourire, tu peux sourire à pleine bouche. Je souriais pour dissimuler, rassurer, camoufler.

Mon bourreau, je me rappelle de cet instant où rien ne se passe mais que je sais que dans l’instant d’après c’est le déclic et je me vois sur trois session. La première, c’est moi traînée par les cheveux à quatre pattes, coups de pieds sur le dos, mon visage écrasé contre la céramique, tes mains autour de mon cou, en train d’imager ma terrible fin. La seconde, c’est moi fracassée, écroulée n’ayant plus la force de résister. Et enfin, la troisième, mon réveil, moi essayant bravement de me soulever du plancher,  à l’heure où ce long sifflement envahi mes oreilles et mon crane plus lourd que le plomb, avec un seul œil et les empreinte de tes poing tatouées, amoureusement, sur mon visage.

Mon bourreau, hier, j’avais presque oublié que j’avais encore honte. Puis j’ai vu ces gens plus choqués par le nu que par le battu, par les paires de seins que par les bleus. Comme toi, la violence ne les affecte pas, la nudité les heurte.

Parce que nous sommes des victimes de violence au corps meurtri, personne ne nous défend, ni les lois archaïques, ni les droits de l’homme, ni l’Etat, ni la justice… personne ne nous vengera si nous ne le faisons pas.

Mon bourreau, si je suis en colère, ce n’est pas contre toi mais contre moi-même, moi qui est restée assez longtemps avec toi pour que ça me détruise et qu’aujourd’hui, je me sente impuissante pour les nouvelles victimes, peut-être même, tes prochaines victimes.

Mon bourreau, aujourd’hui ça fera un an, jour pour jour, sans bleus. Un an d’oubli et de pardon. Un an pour regagner confiance en moi. Un an pour reconstruire mon estime de soi. Un an pour ne plus chercher à expliquer, légitimer, prétexter la violence. Mais je reste, quand même, une victime de violence. Ça ne part pas. Ça ne s’oublie pas. Ça s’assume. Aujourd’hui, je me sens mieux. Je décide pour moi. Et si j’ai envie de me maquiller ce n’est plus pour couvrir les marques de ton amour. Aujourd’hui, je travaille, je suis libre de réfléchir comme je l’entends. Je dramatise encore mais, finalement, je suis plus équilibrée. Je ne dissimule plus mes envies, mes réflexions aussi stupides qu’elles puissent être. Aujourd’hui, est un jour d’une nouvelle vie sans haine, ni violence et sans regret.

Mon bourreau, je déprime encore, je suis aigrie et j’ai peur de la vie. J’entends souvent des « Bon, tu viens là ? » , « Jusqu’à quand ça va durer ? », « Ok, j’ai compris, il faut que te prendre par la main, de force », « Mais qu’est-ce que tu fous, là, assise par terre ? », « Dis-moi au moins pourquoi tu pleures ! ». J’y réponds souvent, avec des « Je ne sais pas, c’est comme ça, j’ai plus la force de me lever, j’ai plus la force de retenir mes larmes, je suis désolée… ».

Par moment c’est difficile. On se sent vide, vide, vide. Un trou noir qui nous ronge l’estomac et un nœud dans la gorge, comme à ce moment où je lis cette lettre. Je me sens constamment triste. Parfois je n’ai plus la force de sortir, de travailler, ou même de vivre. J’ai souvent l’impression que tout s’effondre, mes projets, ma vie, je n’y crois plus. Ou je cherche à ne plus y croire. Je dors trop ou pas du tout. J’ai trop faim ou pas du tout. Je maigris, ou je grossis. Je me coupe du monde et me laisse couler. Je continue à sourire, pour ne pas inquiéter. Car dans mon esprit, je ne mérite pas d’attention. Je mérite juste d’être abandonné. L’effroi qui résulte de cet incompréhensible geste de souffrance sidère l’esprit.

Je pourrai mettre fin à ma vie, mais pourrais-je, en le faisant, mettre fin à ce qui m’aurait tué ? Pourrai-je faire en sorte que ça ne tue plus personne ? Si non, ne voudrais-je pas, mourir de nouveau ?

Mon bourreau, je suis restée avec toi car je pensais être seule sans toi, puis je me suis souvenue à quel point j’étais chanceuse d’avoir des ami(e)s qui n’ont jamais eu à l’idée, de me laisser un instant. Eux qui ne m’ont jamais regardé avec pitié. Eux, qui à chaque descente me disent : « de bon matin, demain, en te réveillant, tu te regardes dans le miroir, pas que pour te dire que tu es la plus belle, mais pour te dire que tu es une battante, une guerrière. Qu’avoir été dans le trou, ne veut pas dire y rester. Que tu étais forte, consciente, même dans les moments les plus difficiles, et que ce ne sont que des étapes dans la vie. Que si tu as envie de broyer du noir, c’est ton droit et qu’on sera là pour toi, parce que selon nous, on fête la survie en faisant la fête ou en déprimant. Et puis, on n’a d’ordres à prendre de personnes ». Ils me diront de me rappeler que ceux que je considérais comme élites, il y a quelques années, je les ai dépassé, de loin, par mon vécu, ma sincérité et mes émotions. Pour finir, ils me diront que je suis une putain de femme, et qu’ils m’aiment, que je les inspire et qu’ils seront toujours là pour moi, moi.

collage
Karim Kamoun

 

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3 Comments

  1. J’ai eu mal pour toi, mais je ne ressens pas de pitié. beaucoup de dégoût pour ton ex, beaucoup d’affection pour toi mais pas de pitié.
    la pitié je la garde pour celles qui ne sont pas parties, qui n’ont pas encore pris leurs choses et qui attendent de guérir des blessures qu’elles n’ont pas encore reçues.
    En dix ans de mariage, j’ai bousculé ma femme une fois. je le regrette encore tous les jours. d’avoir usé de ce bras, là où mon cerveau a failli. c’est par manque de courage que j’ai été violent, une fois, et c’est comme une limasse que je me suis fait pardonner par plus fort que moi.
    je me couperai volontiers le bras, pour ne pas un jour, dans un moment de faiblesse, en user pour me protéger de l’intelligence, la bonté ou l’amour de ma femme.
    Deux ans ce n’est rien et pourtant deux ans c’est l’éternité, quand je me rappelle toute l’amertume que je ressens pour un seul moment.

    mes respects mesdames.

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