Et au son du forrò, je redevins femme

 

 

  Le froid qui me glaçait bras et jambes disparut aussitôt qu’Eshtar(*), souriante comme à son habitude, me poussa à l’intérieur de la grande salle, fière et heureuse de me faire découvrir « son » monde.

Les douces notes de musique latine m’atteignirent, frôlement pressant d’une main moqueuse sur ma peau offusquée. Ah, les latinos !

L’effet ne s’est d’ailleurs pas du tout fait attendre. Nombre de personnes se pressaient déjà sur la piste de danse, désireuses d’oublier le temps de quelques pas, qui allaient sans doute s’éterniser, la grisaille régnant au dehors.

Ces soirées dansantes attiraient de plus en plus de monde, m’avait dit Eshtar. « Ils veulent s’y évader. Moi, j’y vis » Ce soir-là, le forrò brésilien était à l’honneur.

Eshtar, avec l’aisance des habitués, enleva son manteau et me fit signe de faire de même. « Viens, je vais t’apprendre ». Complètement indifférente aux regards amusés qu’on nous lançait, deux jeunes filles qui « osaient » danser ensemble une danse virile par excellence, elle me prit par la taille. Les pas étaient assez simples.

« 1,2,3,4…1,2,3,4…Tu vois, c’es facile »

Au bout d’une demi heure de danse, complètement essoufflées, nous avons fini par nous installer au bar. La discussion fut de courte durée; Eshtar voulait retourner danser.

« Je vais te présenter un ami, c’est un excellent danseur, tu vas adorer danser avec lui ! »

L’ami en question était très charmant. Il enlaça ma main pour m’attirer sur la piste de danse et avec une soudaineté surprenante, me prit par la taille et m’attira vers lui. Ma poitrine s’écrasa sur son torse et ses cuisses effleurèrent les miennes. 
      La musique commença. Il avança, je reculai, à plusieurs reprises. La pression de sa main sur ma taille me fit basculer sur le côté et puis, sans que je puisse m’en rendre compte, il me fit tourner pour ensuite me reprendre dans ses bras avec une intense fermeté. Sans me laisser le temps ni le répit de céder à mon déséquilibre, il fit passer sa jambe à l’intérieur de mes cuisses, me colla, m’obligeant ainsi à reculer.

Le coeur battant, les joues pourpres, j’essayais tant bien que mal de reproduire les pas que j’avais dansé, toute à l’heure, sans difficulté aucune. Sans doute a-t-il dû deviner mon malaise, car il s’arrêta au beau milieu de la danse et me sourit: « Tu es raide. Le secret, c’est de te laisser aller. C’est à moi que revient la charge de te guider, c’est l’homme qui mène »

Nous reprîmes. Mais malgré mes efforts, je n’y arrivais pas. Mes sautillements étaient soit trop légers, soit pas assez. Mon corps répondait mal à toutes ces acrobaties qui échappaient à son contrôle.

Mon calvaire s’arrêta, enfin. Je grimaçai un sourire à mon partenaire, qui, malgré ma maladresse évidente, me remercia de l’avoir accompagné. Je n’eus malheureusement pas le temps de souffler, car Eshtar accourut vers moi et me proposa d’échanger de danseurs. La deuxième danse ne fut pas plus concluante que la première, ni aucune de celles qui suivirent.

         Prétextant une profonde fatigue afin de ne pas avoir à justifier l’angoisse que cet exercice m’inspirait, je me réfugiai au bar, et dans mon verre, éternel compagnon.

L’alcool aidant, mon esprit s’échauffa. Pourquoi ai-je eu tant de mal à danser?

« C’est l’homme qui mène », avait-il dit.

Est-ce donc cela qui m’a tant déplu? Mon féminisme était-il si ancré en moi que mon corps même a fini par l’intégrer?

Oui c’était sans doute cela. Pourquoi devrais-je m’abandonner à des gestes indifférents à ma volonté? C’est l’homme qui mène. Oui bien sûr, c’est toujours l’homme qui mène, ça a toujours été ainsi. L’homme mène le monde. Pourquoi devrais-je lui accorder de mener une danse en plus?

Et pourtant .. Mes yeux, déjà embrumés, quittèrent le plafond pour se diriger vers la piste de danse. Eshtar continuait à danser, évoluant en une légèreté déroutante. Elle ne semblait pas être menée, non. Elle semblait voler.

« Ah ! »

Je ne pus retenir mon soupir. Je commandai un autre verre.

         Et si ce n’était pas mon féminisme profond qui m’empêchait de danser mais au contraire, le poids encombrant des traditions ?

Après tout, que m’a-t-on appris sur mon corps, depuis ma tendre jeunesse? Rien, sinon à le cacher, par pudeur, et à l’entretenir, par souci de beauté. Et aussi contradictoire que cela puisse paraitre, ces deux indications suivaient en fait le même but, car personne n’a jamais pu penser que la beauté de mon corps puisse être appréciée par une autre personne que mon hypothétique mari.

Je me souvins alors des cérémonies précédant les mariages de mes nombreuses cousines, notamment celle du hammam. En ce lieu mythique, qui a tant et tant suscité l’imaginaire des orientalistes, les corps se dévoilaient, se touchaient, se caressaient. Mais dans cet espace qu’on a souvent voulu représenter comme un sanctuaire dédié à la liberté du corps féminin, celui-ci ne se révélait que pour une unique raison: satisfaire les désirs du mâle et ses attentes.

Je revoyais les soins par lesquels on entourait mes cousines, bien satisfaites de devenir « aussi pure qu’un diamant! »

         Foutu mythe de la pureté féminine, dans lequel on nous fait grandir, évoluer, jusqu’à ce qu’il submerge nos esprits ! Et quand bien même nous arrivons, au prix de luttes, de larmes, de culpabilité, à nous en défaire, voilà que nous découvrons nos corps encore apprivoisés !

Forcément. A force des paroles trompeuses, de mises en garde masquées par des sourires en coin, de petits rituels que le vernis de la modernité n’a pas su couvrir, on a inculqué à mon corps que son but ultime était l’accouplement et, par la suite, la procréation.

Dès lors, comment pourrait-il percevoir autrement la proximité avec un corps masculin?

Il ne le peut, semble-t-il. Tout contact, aussi ridiculement intime soit-il, le replongeait dans les affres de cet héritage désuet.

Et quand bien même mon esprit lutterait, mon corps ne pourrait y répondre que de la façon dont cet héritage l’a façonné: par la gêne, la pudeur, l’embarras. Le dégoût. Ma raison n’y ferait rien, il ne verrait dans ce contact que l’étape première vers l’accouplement.

On n’a jamais destiné mon corps à la danse, la course, la représentation et que sais-je encore ! À la liberté, tout simplement ! Non. On l’a destiné à l’accouplement. Au mâle.

Ainsi donc, moi qui me croyais enfin libérée, je me découvrais de nouvelles chaînes. Mais elles tomberont. Comme sont tombées les premières.

« On ne naît pas femme, on le devient », disait la Grande.

Et voilà qu’au son du forrò, je redevins femme.

Eshtar, elle, continuait à danser.

 


Dalenda

 

(*): Le nom d’Eshtar vient de celui de la déesse mésopotamienne Ishtar, déesse céleste et déesse mère, mais également déesse de l’amour, de la sexualité et de la guerre.

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