Mes amours au temps du Patriarcat

Une fois que l’on est féministe et qu’on est dans la déconstruction, et surtout qu’une certaine conscience des petites subtilités d’oppression se met en place, on ne peut plus regarder les relations hommes/femmes comme avant.

Il fut un temps où Kate Millet, féministe radicale américaine l’affirma : « L’époque se porte mal à aimer les hommes ». Aujourd’hui, la question est révolue. Il n’y pas de honte de se dire féministe et d’aimer les hommes. Personnellement, les relations privilégiés que j’avais avec les hommes m’ont énormément apporté sur le plan affectif/sexuel/intellectuel, et m’ont fait prendre conscience que les relations affectives et/ou sexuelles avec les hommes interféraient –qu’on le veuille ou non – avec le patriarcat.

Alors je ne vais pas parler des autres femmes, et ne vais pas théoriser non plus (un peu quand même), j’apporterai ma vision des choses, mon vécu, j’apporterai surtout des questionnements. Quand j’utilise le pluriel pour « hommes », je ne parle pas de tous les hommes mais des quelques hommes que j’ai connus, j’ai préféré ne pas utiliser des lettres initiales pour désigner tel ou tel pour ne pas compliquer la lecture, quand j’utilise le pluriel pour «femmes », je parle de moi mais aussi d’autres femmes dont je connais de près l’histoire sexuelle/affective.

Une histoire de normes

Très souvent, lors des discussions avec des hommes, j’avais toujours eu l’impression qu’il y avait deux mondes séparés ; celui des hommes et des femmes, je m’identifiais rarement dans les représentations qu’ont les hommes sur les femmes, j’avais l’impression alors de ne pas correspondre à leurs schémas. Les hommes me reprochaient souvent, par exemple de ne pas être assez « fofolle» et transgressive, de ne pas boire assez, de ne pas fumer de joint, c’est-à-dire de ne pas répondre à leurs propres transgressions, parce qu’ils sont loin d’imaginer qu’une femme paye beaucoup plus lourd ses transgressions qu’un homme le paye. Ils me reprochent aussi souvent de « faire la forte », et de pas être « une femme» tout court, parce que selon eux une femme ne peut pas « être » une femme forte et sûre d’elle, elle peut seulement faire semblant de l’être, parce qu’ils ne conçoivent la féminité que dans une position de dominée. Ils ont été pour la plupart insensibles à la part enfouie en moi. J’ai vu des hommes en colère contre moi, parce que je refusais leurs demandes sexuelles trop hâtives, qui ne comprenaient pas pourquoi je disais « non » à leurs invitations, qui voyaient que j’étais « une coincée du cul » parce que je préférais attendre. On me reprochait d’être « faussement » ouverte d’esprit, aussi de vouloir les séduire, ils nous pouvaient pas imaginer qu’une belle femme comme moi pouvait ne pas avoir une sexualité « affranchie » comme eux ils l’entendaient.

Les hommes ont beau se mettre à la place des femmes, jamais ils ne sauront c’est que être une femme dans une société patriarcale, et je les comprends, parce que nous les femmes ne leur avons jamais parlé de ça, pas réellement. Les hommes apprennent beaucoup sur les femmes mais c’est toujours par la bouche d’autres hommes. Ils ne savent pas qu’une femme de trente ans en a déjà assez vu de mécanismes patriarcaux dans sa vie pour se méfier des hommes.

J’en ai pris conscience le jour où j’ai dit à mon compagnon, que je ne pouvais pas l’attendre à un tel endroit, parce qu’il était bondé d’hommes et que je risquais, en tant que femme seule, assez coquette pour rencontrer son amoureux, de me faire agresser, du moins « male gazé » *. Mon compagnon a fait une telle mine d’étonnement que j’ai compris alors qu’ils y avait tout un monde qui sépare les hommes et les femmes. Je lui ai demandé de me guetter de loin et d’observer, et il a pris ça avec un éclat de rire.

Consentement et autres histoires de déconstruction

J’en ai pris conscience aussi le jour où je me suis vue perdre des histoires affectives qui allaient être importante dans ma vie, car j’ai préféré attendre. Parce que pour les hommes le consentement c’est quelque chose de « spontané » « qui vient naturellement », et que pour moi, le consentement c’est quelque chose qui vient tout d’abord de moi, et de nulle part ailleurs.

Comment dire à tous ces hommes, que le consentement – sur tout – dans les relations affectives et/sexuelles est devenu problématique, le jour où un ami n’acceptant pas la « friend zone » que j’ai dessiné du premier abord, m’a forcée de coucher avec lui. Leur dire qu’ils doivent d’abord commencer par voir et reconnaitre ces relations de pouvoir pour les déconstruire, et tant que les hommes préserveront ces schémas là – sur la femme – la sexualité – le couple – l’amour et que les femmes persisteront à s’être conformes à ces modèles prêts,  nous ne sortirons de cette misère affective et sexuelle, car aucun de nous, femmes ou hommes ne répond réellement à ces modèles.

Je l’ai vue cette relation de pouvoir dans les relations affectives et/ou sexuelles entre les hommes et les femmes, je l’ai vue quand elle n’y était pas justement, à vingt-cinq ans, quand j’ai rencontré une femme, et ça m’a énormément ouvert les yeux, ça a cristallisé d’un coup tous les soucis que j’avais avec le patriarcat.

D’abord, parce que dans une relation homosexuelle avec une femme avec qui j’avais le même âge, (avec une femme plus âgée il y a aussi un rapport de domination) tout était consenti, c’est à dire rien n’était discuté concernant mes désirs, nos désirs étaient mutuellement respectés, et je ne parle pas de sexualité seulement, mais de tout, même du fait de désirer sortir ou pas.

Ce n’était pas toujours le cas avec les hommes, qui dès qu’ils désirent faire quelque chose avec moi – voir un film, boire un café/un verre – et que moi je n’en avais pas envie pour x raisons – ils vont insister, beaucoup insister. Pareillement, avec une femme (et un homme) je ne m’en souviens pas avoir insisté pour obtenir le consentement sur quoi que ce soit. Mes désirs et mes attentes étaient exprimés certes mais jamais convertis, alors que j’avoue, qu’en face d’un homme en attente de quelque chose, j’ai pas mal de fois cédé.

Ainsi, dans une relation affective et sexuelle homosexuelle, rien n’était catégorisé et tout ce schéma, ce moule auquel j’avais l’impression de ne pas correspondre, devenait transparent. J’étais moi-même tout simplement, ni classée, ni cataloguée. Il n’y avait pas une norme invisible qui plane comme un fantôme dans la relation et qui te dit « pourquoi n’es-tu pas comme ça ? » et surtout il n’y avait pas cette hiérarchisation des choses, il n’y avait pas de « bonne » romance et de mauvaise , il n’y avait pas de « bon » sexe , et du « mauvais » sexe , de bons «  fantasmes » et de mauvais «  fantasmes » , la rencontre amoureuse n’était pas quelque chose qu’on pouvait noter , car elle se construisait au fur et à mesure .

A contrario, avec les hommes, il y a toujours quelque chose qui « va » et une autre qui ne « va pas », c’est-à-dire qui n’entrait pas dans leur conception de la relation homme/femme, par exemple pour certains, je n’étais pas assez « jalouse », pas assez « possessive » pour une femme qui se dit amoureuse, et ces derniers considéraient nos relations comme secondaires, insignifiantes par rapport à d’autres relations où la campagne était plus investie. Les hommes aussi hiérarchisent les relations sexuelles, loin de cliché bon coup /mauvais coup, ils considèrent moins importantes les relations non péniennes, c’est-à-dire sans pénétration. Je reviens à cette question de la pénétration, et d’orgasme féminin.

Une histoire de phallocentrisme

Tous les orgasmes que j’ai eus jusqu’à présent, que ce soit avec des hommes et des femmes, étaient des orgasmes clitoridiens. Et j’ai beaucoup écouté des femmes dire – parfois à demi-mot – leur difficulté à atteindre l’orgasme. (Je parle bien sûr d’orgasme et non pas de plaisir). Nous payons le prix d’ une conception phallocentré de la sexualité humaine. L’orgasme et la pénétration sont deux choses complètement séparés, et je ne comprends pas qu’il puisse exister une seule forme de sexualité – encore plus phallocentrique. Et qu’une sexualité sans pénétration, basée sur les caresses, la sensualité n’en soit pas moins importante qu’une sexualité typique.

Je vous parle de quelque chose dont j’ai été témoin, il y a quelques années, pour vous montrer combien ce phallus est indétrônable. Quand un soir, le fiancé de mon amie a découvert sur son téléphone qu’elle fréquentait des filles, la première idée qui lui est arrivé à l’esprit c’est de courir vers la pharmacie pour acheter une capote et revenir faire ce qu’il à faire. Quand je suis intervenue le lendemain pour comprendre, il m’a bien dit calmement, qu’elle s’est tournée vers les filles car « ça » lui manquait , pas plus .

 

C’est ce schéma que je viens d’évoquer dessus, qui fait que nous les femmes nous nous n’identifions pas dans ces représentations de la sexualité féminine. C’est soit on se conforme à leur schéma et là, on est des simulatrices, actrices d’ « une comédie sexuelle», soit on leur parle de ce qui en est réellement et on échange. Et c’est ce schéma qu’on veuille imposer aux femmes aussi qui leur fait violence.

 

Une histoire de non-réciprocité et d’échange

Cette réciprocité dans l’échange affectif et sexuel fait défaut à la plupart des femmes aujourd’hui, qui se trouvent en face au mutisme des hommes, des hommes qui ont appris dès l’enfance à tout reléguer aux femmes, notamment le « le travail affectif », et nous aussi qui avons intériorisé ce rôle. Nous avions souvent un besoin de parler, de nous exprimer, de discuter, d’expliquer et d’écouter, de chercher un sens à/ sur une relation que nous avions jugée importante dans nos vies, mais nous nous heurtions à la des -implication des hommes , nous nous adressons alors à d’autres femmes pour parler de problèmes qu’on a avec des hommes . Nous avons ainsi contribué à exclure les hommes de la sphère affective, sachant qu’ils se parlent peu entre eux de problèmes affectifs, et que c’est leur causer du tort que de les exclure.

 

Les rares seules fois où j’ai pu bénéficier d’une réflexion avec mes amoureux autour de nos relations affectives, c’était dans le cadre de relation ouverte, c’est-à-dire non exclusive, et là on réfléchit ensemble, on reconstruit ensemble quelque chose qui n’existait pas avant.

Une histoire de « couple » et de non-couple

Evidemment, quand on est « en couple » avec une personne homme ou femme, les règles sont définies d’avance. L’exclusivité, la fidélité ne sont pas discutables. La jalousie devient légitime même souhaitable. Les sentiments se rationnalisent et s’institutionnalisent avec le temps.

Quand les règles de la fidélité, sont souvent enfreintes par des hommes qui sont ensuite pardonnés, et quand la balance affective tend plutôt vers les femmes,  être « en couple» pour moi c’est alors  être dans une relation inégalitaire.

Dans une relation ouverte, non-exclusive, on déconstruit, et c’est en échangeant sur tout cela, en négociant, en fixant nos attentes, on reconstruit de fil en aiguille un lien, on  dépareille les sentiments de toute construction sociale.

Dans une relation ouverte, non-exclusive, confiance, respect de l’espace de l’autre s’installent chemin faisant, car il y a échange et réflexion sur la relation même, il n’y a pas de déceptions puisqu’il n y’a pas de promesses, il n’y a pas de dégradation d’estime de soi, celui-ci n’entrant pas en jeu, comme dans une relation de couple traditionnelle (hétérosexuelle ou homosexuelle), où on cherche désespérément la reconnaissance dans l’autre.

Les rencontres multiples ne sont plus hiérarchisées, elles ont chacune leur propre charge intellectuelle/sexuelle/affective/ émotionnelle /spirituelle. Cette non-exclusivité est une ouverture incessante /se faisant sur d’autres mondes, sur l’Autre et surtout sur soi-même.

 

 

Un jour, Duras a dit « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Voilà pourquoi nous les supportons , pour pouvoir, un jour , changer les  choses avec eux.

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One Comment

  1. Excellente réflexion dans laquelle je m’identifie, pas mal!
    La liberté de construire et de déconstruire y compris une relation avec un gars, le libère davantage , lui même et fait gagner aux deux, femme et homme de l’estime, du respect et projette de nouvelles possibilités .

    Un fait anodin. Sur facebook par exemple pour décrire avec qui ou comment est notre relation amoureuse; les dés sont jetés.
    On aime quelqu’un donc on est en couple avec lui donc on est lié!!! et ça ne laisse pas des ouvertures sauf pour souffrir d’une relation: C compliqué, sans dire pourquoi.
    Les femmes qui exhibent leurs « hommes » tels des trophées et succès sur fond de compétition s’avilissent et brouillent les pistes.
    Les femmes qui exhibent « des femmes » pour une reconnaissance d’une identité sexuelle complexe, à tout point de vue (existe-t’elle vraiment) se fourrent-elles le doigt dans l’oeil?

    Merci à CHAML et à l’auteure de ce texte très juste.
    Vive les Tunardes 🙂

    Khadra-Najet Belhadef
    d’Algérie (Annaba)

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