Le CAS « Andi Mé Nkolek » ou le discours antiféministe sur la violence conjugale

Personne n’a été indifférent devant le succès effrayant de l’émission «  Andi Mé Nkolek »* adaptation tunisienne de l’émission française Il n’y que la vérité qui compte , où l il n’ y a que le show qui compte finalement . Personnellement, j’ai visualisé la majorité des émissions de ces dernières années, au moment où j’ai pris conscience du discours masculiniste véhiculé sur la question des violences conjugales subies par les                   «témoignantes ».Dans la plupart des épisodes où on a vu des témoignages de femmes, le plateau s’est vite transformé en procès pour violence conjugale. La violence maritale ou domestique est devenue le sujet répétitif de l’émission malgré les méthodes d’échantillonnage. Comme spectatrice, le traitement par l’émission de la question des violences en général et de la violence conjugale en partie s’est heurté à ma propre vision féministe de la question.  On est carrément devant une ignorance totale des violences conjugales, et surtout devant un discours antiféministe sur les violences faites aux femmes.

L’animateur – dont je ne citerai point le nom dans cet article – dans une tentative d’anoblir le concept, n’a cessé de marteler qu’il s’agit d’une « émission sociale, qui reflète la réalité des choses.» A vrai dire, l’émission télévisée joue sur le mélange des genres : talk-show, reportage, investigation, et se donne ainsi une certaine crédibilité auprès d’un public peu averti. Paradoxalement, l’animateur affirme aussi qu’il s’agit d’un format de télé – réalité. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est qu’il y a une très grande part de construction, de préparation en amont, donc d’artificiel, qui laisse penser qu’on est loin de la réalité telle qu’elle est. Ces émissions « qui placent des personnes anonymes dans des situations artificielles créées pour l’émission dans le but d’observer la réaction des participants pour susciter l’émotion « participative » du téléspectateur, encouragée par une forte tension dramatique et émotionnelle. »** impliquent le voyeurisme des téléspectateurs pour répondre à des motivations purement marchandes.

La dépolitisation de la violence conjugale

Il m’était remarquable que la plupart des femmes qui ont témoigné sur leurs problèmes de couples évoque surtout d’autres problèmes que celui de la violence conjugale. Chose tout à fait logique, puisque pour elles, la violence n’est pas LE problème, c’est le vécu quotidien sur lequel viennent se greffer d’autres problèmes. A aucun moment, l’animateur n’a essayé de problématiser la question.  La question de la violence demeure représentée non pas comme un problème à part entière / central au sein du couple, mais comme un problème secondaire.

Si l’ampleur du problème de la violence conjugale est bien visible dans l’émission, sa nature reste toutefois dénaturée. Elle est présentée comme relevant du privé, des affaires familiales et personnelles, directement liée à des milieux sociaux et familiaux qu’on nous présente comme étant « pathologiques ».  Les histoires racontées nous renvoient aux dysfonctionnements psychologiques, socio-culturels ou moraux des couples. Les justifications de la violence (directes ou insinuées) durant l’interview de l’animateur, appuient l’idée d’une coresponsabilité de la violence conjugale au sein du couple.  Les fausses raisons de la violence comme l’alcoolisme ou le chômage trouvent aussi leurs comptes.

Les récits des violences sont ainsi appréhendés par un cadrage individualisant un problème à l’origine social et collectif et qui s’inscrit profondément dans les inégalités entre les hommes et les femmes.  Dans un pays, où la violence conjugale est la première cause de décès des femmes âgées entre 16 et 44 ans; l’émission, en véhiculant un tel discours antiféministe et masculiniste (volontaire ou pas d’ailleurs) vient en rajouter une couche.

Du conservatisme paternaliste au nom du soi-disant sociétal

Face aux témoignages des violences vécues par les invitées, et le désir de réconciliation des partenaires agresseurs, l’animateur essaye à maintes reprises, de réconcilier les victimes avec leurs conjoints violents, allant jusqu’à insister, sans jamais prendre conscience, dans la plupart des cas, de la gravité de la question.   Arguant l’argument de l’unité familiale et du « bien des enfants », il n’a cessé, au nom du pater familias , d’essayer de recoller les morceaux, au détriment de la détresse de ces femmes. La sacralité de la famille traditionnelle, protégée par le père, quitte à être un père violent, prime sur les droits et la dignité de ces femmes violentées. Mais les tentatives d’orienter le « show » vers un happy end, se heurtent souvent au refus des femmes de « pardonner » à leurs conjoints, parce qu’ elles savent sans doute  mieux que l’animateur mansplainer  qu’elles se sont  trouvées  dans un cercle de violence sans issue et qu’il fallait s’en sortir .

L’émission qui se veut sociale, non seulement a dépolitisé un problème pourtant très politisable, mais est passée à côté de sa vocation sociale : A aucun moment, les victimes que ce soit de violence conjugale, viol ou inceste, n’ont été orientées vers des institutions capables de les prendre en charge, aucuns numéros de centre d’écoute et d’orientation n’ont été affichées sur l’écran, aucun suivi des participantes non plus.

La banalisation  

Au-delà de cette dépolitisation et son traitement en tant que « faits » particuliers, la banalisation de la violence conjugale atteint son paroxysme de par la légèreté du ton avec laquelle la question a été traitée, d’abord, et par une survisibilisation médiatique ensuite.

Dans un contexte de post-dictature, où on a assisté à une soif de tout dire, tout montrer à la télévision (avant la création d’une instance de régulation la HAICA et même après), on est passé directement du déni des violences envers les femmes à la banalisation de celles –ci. Mais peut-on tout dire ? Trop dire ? Et de quelconque manière ?

Les coups, les gifles, les lancers d’objets des/par les conjoints violents deviennent des motifs comiques. Par ailleurs, les parodies de l’émission n’ont fait qu’accentuer ce trait comique et porter la banalisation à son summum. L’animateur, faisant mine de condamner la violence, arrive tout de même à s’en amuser, impliquant avec lui un public très réactif aux rires et aux applaudissements. Il assure ainsi le spectacle.  Dans son livre Le rire historique, Sabina Loriga, en traitant de la question juive, affirme que « l’humour permet de passer constamment d’une position à l’autre, créant la confusion. » Parler de sujet grave à la télé, avec humour, c’est un peu comme faire « un pas en avant, deux pas en arrière », c’est banaliser une problématique grave.

Ce cadrage télévisuel de la réalité des violences au sein des familles, présent dans les émissions de talk-show tunisiennes, tend  à survisibiliser  les cas des violences conjugales  . Mais les chiffres exacts sont de 47 pour cent de femmes victimes de violence exercée par un partenaire masculin (on estime que le chiffre est plus élevé).

La sélection des participants se base probablement sur une méthode d’échantillonnage mais il y a une volonté apparente de mettre en avant les drames familiaux, si on compare l’émission à l’émission française originale Il n’y que la vérité qui compte, pays où la violence domestique est tout aussi alarmante, ou bien à une émission du même concept comme Jek El Marssoul  . A vrai dire, ces issues familiaux renvoient les spectateurs à leurs propres vies privées (identification). Moyennant «  lynchage de linge sale » des familles (voyeurisme) , elles garantissent  le « show » qui plus devient chaud plus devient vendeur .

Cette situation a mené à une survisibilisation et une généralisation des violences conjugales dans les émissions des talk-show, qui , faute de conscientiser les spectateurs, banalisent chez eux la question. Visibiliser les violences conjugales sans trop les visibiliser : « un dilemme » que les féministes rencontrent pour faire face au déni autour des violences sexuelles :

« Faire état des violences sexuelles comme d’un fait généralisé, [ …]nous place cependant devant un dilemme. ]C’est précisément lorsqu’il nous faut reconnaître la généralisation du viol que nous risquons d’en banaliser la violence, voire la nier. […] après tout si « tant de femmes que ça » sont violées de par le monde, est-ce que par hasard ça ne ferait pas partie de la vie comme elle va, ou de la nature des choses ? Est-ce donc si grave que cela ? »***

Le même cadrage cache une forme de racialisation ou de « classicisation » si je puis dire, du problème des violences subies par les femmes. En effet, la plupart des numéros se concentre sur des femmes et des hommes issu(e) s de classes défavorisées. Le plateau télévisé se transforme en une sorte d’arène des « classes populaires »   présentées comme illettrées, débiles et dangereuses.

La question qui se pose ici, est, la violence conjugale est -t-elle un problème de classe ? Est-elle liée à la pauvreté ? Les statistiques montre que les violences conjugale, sont présentes dans tous les milieux sociaux, et qu’elles sont indépendantes des facteurs sociaux.  Néanmoins, la précarité aggrave les violences conjugales.

De quoi faire enrager les féministes (et pas que) pour qui la violence à l’encontre des femmes n’est autre qu’une violence structurelle, qui tire son origine d’un patriarcat intériorisé dans la société depuis des siècles. L’ATFD , n’a pas tardé  à ce sujet  , à rédiger un rapport sur Le traitement médiatique des violences sexistes , et à pointer du doigt  ce genre d’émissions  dont le traitement reste marqué : «d ’ignorance de la problématique de la violence sexiste et un spectacle déplorable de la maltraitance des femmes victimes de violences sexistes en direct. »****

Yosra.

Notes :

*L’émission a annoncé son arrêt, mais la rediffusion continue encore

** Monique Dagnaud, “Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la télé-réalité.

*** Patrizia Romito, Un silence de morte

**** ATFD, Réflexions sur le traitement médiatique et les pratiques journalistiques des violences faites aux femmes

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