Sur le Noir

Dans un coin caché de sa chambre, dans un recoin sombre de son âme, elle pousse un soupir! Le sang coule! Il ruisselle vers ses phalanges insensibles, anesthésiées. Les gouttes amarantes, incandescentes, se précipitent pour embrasser sa toile sur terre. Elles fêtent leur liberté en gribouillant sa souffrance mélangée d’un plaisir ineffable. Plus les gouttes affluent, plus le plaisir s’intensifie!  Le corps souffre; l’âme soupire; son ombre vomit ses répugnances. Le corps languit; l’âme se libère de ses tourments. Surgit alors un état de torpeur.

T.O.U.R.N.E.R
Tourner .. Tourner ..  Tourner .. Tourne .. Tour .. Tou .. To.. T ..

Il y a des années, et elle ne fait que tourner dans un cercle vicieux, qui entoure un liquide noir et visqueux. Elle ne fait que tourner dans le vide; tourner dans le silence; tourner dans le noir. Un noir qui la transperce partout!

Il y a quelques moments où une couleur vive vient à son secours, mais cette noirceur ne fait que la dissiper comme elle dissipe la chaleur; une chaleur qui la brûle à petit feu. Elle est sans fin tirée vers le bas!

C’est toujours le noir; un noir plus sombre que le noir; un monstre qui s’empare d’elle, qui l’égratigne, qui la déchire en miettes, puis la dévore sans avoir pitié de sa faiblesse et de son épuisement. Un monstre en elle; un monstre devant elle; un monstre qui l’entoure partout. Ce dissipateur d’énergies l’ankylose et l’engourdit. Elle devient le spectre d’un fantôme dans la nuit. Un fantôme incapable de tenir son ombre debout.

Une prisonnière de noir qui souffre de souffrir et de ne pas souffrir.

C’est une chose (qui n’est pas réellement une chose parce qu’elle n’a pas d’état) de diabolique, d’effroyable, de redoutable, d’épouvantable, de terrible,  d’incompréhensible et d’inexplicable… C’est invisible! C’est sourd! C’est ineffable!

C’est fou!

Ce qu’elle sent, il est là, présent, mais absent. Il n’a pas de termes dans le dictionnaire. On ne peut pas inventer des mots pour le décrire, tout simplement, parce qu’il n’a pas de langue.

C’est dingue!

Lieu: géhenne
Temps: la nuit

Seule avec ses gémissements silencieux sans qu’une lumière la retienne.

Les non-dits ou plutôt les « comment-dire » la ruinent de l’intérieur.
Elle sent un vide chaotique. Elle ne se maîtrise plus.
Elle est séquestrée dans un univers stygien où tout est sombre, lugubre et sinistre.
Dans cet univers, on joue la « Danse Macabre » de Camille Saint-Saëns. Elle danse comme une saoule; une danse navrée, contrariée, au rythme des notes déchirantes.

Tout est confus dans sa tête. Elle ne sait plus où aller, quoi faire, quoi chercher, quoi dire. Son cerveau est surmené par mille et une idées; les maux de tête partagent sa solitude; l’insomnie ajoute son poids à ce tableau absurde, aberrant.

– Je dois continuer la lecture de mon livre; écrire un rapport; parachever mon mémoire recontacter mon prof de musique; je veux retrouver ma voix et ma guitare empoussiérée, je dois acheter telle et telle chose: je dois travailler; je dois consulter un psy, je dois tout faire et rien faire à la fois…

Le farniente l’épuise davantage.
Elle bouge. Elle tient sa tête par les mains. Elle masse ses tempes: » Je vais bien! Rien ne va m’arriver! Je vais bien! Oui, je vais bien… »

Elle retourne à son lit. Elle veut penser aux étoiles, au ciel, à la mer et ses vagues, mais tout conspire contre elle. Une phrase émerge: » Tu fournis aucun effort pour me comprendre! » Une Scène la revisite pour la énième fois…

– Chère tête, arrête de penser, je veux dormir; je suis consumée…

La tête ne répond pas ; elle continue à la dénaturer.

C’est alambiqué!

Tenaillée par la douleur, en manque d’elle-même, elle fume une cigarette. La fumée occupe son champ visuel et ajoute un mouvement à la brume de sa vision.

Elle prend une magazine de santé et lit un article pour faire chasser ce flux d’idées.

« Fumer tue! Fumer c’est cancérigène! »

« La combustion du tabac produit de nombreuses substances nocives pour l’organisme. Les plus connues sont le goudron, mais l’on trouve aussi des gaz toxiques comme le monoxyde de carbone, divers agents de saveur et des métaux lourds tels que le mercure ou le plomb.

L’origine de ces substances est double. Une partie provient directement des pesticides et produits radioactifs utilisés pour la culture du tabac. L’autre est ajoutée volontairement par les fabricants de cigarette qui n’hésitent pas à utiliser des produits hautement toxiques tels que l’ammoniac pour favoriser la fixation de la nicotine et renforcer la dépendance des fumeurs. »

Le magazine est par terre. Elle fume encore une cigarette, la contemple avec un regard perdue. La cigarette brûle et vomit ses cendres.

Elle pense…

-« Penser c’est exister; exister c’est souffrir; souffrir c’est se consumer à petit feu »

Levée de soleil! La lumière règne!

Elle plafonne. Elle entend des bruits en dehors de sa chambre. Une gêne respiratoire: c’est la dyspnée encore une fois. Tout est amplifié autour d’elle, c’est l’hyperacousie encore une fois. Elle calfate ses oreilles…

« J’appartiens néanmoins à cette espèce d’hommes qui restent toujours en marge du milieu auquel ils appartiennent, et qui ne voient pas seulement la multitude dont ils font partie, mais également les grands espaces qui existent à côté. »

Ces mots de Pessoa sont incrustés dans sa tête.

Elle n’appartient pas à eux. Leur fausse lumière a tendance à bluffer. Elle lui jette de la poudre aux yeux et l’aveugle…

Elle suffoque. Cette lumière la tient à la gorge et l’étrangle davantage.
– Il vaut mieux chercher une lueur dans le noir qu’à s’exposer en plein soleil… Comment se libérer de ce mal? Comment se libérer de ces mots ?

Ébranlement!

Elle regarde les traces des morsures de la nuit. Une violence exogène face à une violence endogène; une violence qui impose son silence à celui qui y est confronté; une violence d’une solitude orpheline…

L’orage annonce la tombée de pluie. Pluviophile qu’elle est, elle boit un verre d’eau et écoute la danse et les murmures de la pluie oubliant pour quelques instants sa danse macabre…
Dans la rue, elle marche pieds nus. Elle est tout mouillée comme une cinglée…
Qu’importe les qu’en dira-t-on!

noir \nwaʁ\ Qualifie l’aspect d’un corps dont la surface, absorbant intégralement toutes les radiations qu’il reçoit, donne l’impression d’obscurité.
Couleur anthracite, hâlé.

Texte de Hazar Abbassi
Peinture de Annie Kurkdjian

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