Qui a peur du mot «féminisme»?

« Je suis féministe ! »; il vous êtes certainement arrivé d’entendre cette phrase  dans d’une conversation. Le mot a été  divulgué  un peu partout, et certainement , beaucoup perdu de son aura en cours de route.  Personnellement, j’ai beaucoup plus entendu des hommes se définir comme « féministes » que des femmes. A croire qu’en Tunisie, il y a plus de féministes hommes que de féministes femmes.« Moi aussi je suis  féministe » me disait -il «J’adhère totalement à la cause des femmes, aux valeurs de l’égalité entre les hommes et les femmes.» ou bien «Je ne pense pas que  la femme soit « un sexe inférieur .» Et puis, surtout, nous avons tous eu des copines dont le  fiancé ou le mari était  féministe.  (Etre  respectable, délicat  et honnête  n’ont jamais été synonymes de féministe.)

J’ai constaté que  le mot « féministe » pose des  réticences  pour les femmes, et ce n’est pas typiquement tunisien. Aujourd’hui, le féminisme « occidental » souffre de son image dégradée par les stéréotypes et les anciennes représentations, le terme lui -même est discuté . Dans les médias, radio et presse tunisiens, le mot « féminisme »  Nassawiya  n’a pas la côte, et  le discours  féministe, lui, reste  plat. Ainsi, il n’a pas été toujours facile pour les  intellectuelles de s’assumer comme telles. Certaines se défendent du fait d’être féministes, mais approuvent totalement des idées essentiellement féministes. (C’est  le fameux je ne suis pas féministe mais). Alors , le féminisme, une tare ?

Qu’est-ce qu’être féministe ?

Il n’y a pas un seul féminisme mais des féminismes, mais tous luttent contre un système patriarcal  qui opprime  les  femmes, et  les hommes aussi. Etre féministe donc, c’est être consciente  que ce  système est à l’origine des inégalités entre les hommes et les femmes, (également entre les femmes et certaines  femmes, entre les hommes et certains hommes.) Etre féministe c’est contrer, par ses propres outils, ces modèles patriarcaux. Etre féministe c’est sans cesse, remettre en question  les structures  qui oppriment les femmes et les hommes. C’est un travail au quotidien.

Petite histoire de l’usage du mot  «  féminisme »

Il y a bel et bien un féminisme arabo- musulman qui a abouti à tous les acquis, que  nous  connaissons aujourd’hui. L’appropriation de terme « féminisme » par les militantes n’étaient pas aussi évidentes. Le terme « féminisme » avait une forte référence occidentale voire néocoloniale, mais dans la pratique, le féminisme existait déjà, sans s’inscrire forcement  dans la terminologie. Ainsi , la question  de la  libération des femmes, qui était le combat féministe des années 70, était pour certaines militantes en contradiction avec leurs cadres religieux. Ce refus du terme a probablement rendu  les mouvements  féministes arabes invisibles.

Le féminisme, comme une pratique, datait déjà  depuis la fin du 19ème.  En 1909, avec al-Nisaiyat des publications égyptiennes, apparait  pour la première fois dans le monde arabe un terme équivalent à « féminisme » et qui est « féminin », qui concerne les femmes. (à signaler que le mot dérive de Nisaï, qui signifie « féminin »)

L’apparition du terme correspondait en Egypte à une prise de conscience des femmes  de leurs conditions  dans la société, elle se manifestait dans des espaces typiquement féminins tels que les salons de femmes, où circulaient des œuvres littéraires féminines et où se déroulaient des débats fervents sur la condition féminine. Ce féminisme « invisible » selon l’expression de Margot Badran a précédé  le mouvement  réformiste  égyptien.

Ce n’est qu’à partir des années 20, qu’on a commencé à parler effectivement de Féminisme, Nisswiya en arabe. En Egypte, Houda Chaaraoui était présentée  par l’Occident comme la première  féministe arabe. En Tunisie, des activistes comme Habiba Menchari et Manoubia Ouertani se battaient  pour l’abolition du port du voile.

Encore aujourd’hui, le mot « féminin » ou ses équivalents  continuent à éclipser                « féministe ». Il est rare, officiellement, dans les  milieux associatifs de  « cause des femmes » que l’étiquette  «  féministe »   soit  reprise en compte. Si vous cherchez comme moi une association ou organisation féministe,  vous n’allez pas sûrement pas trouver, mais allez tomber sur des associations «  des femmes/de la femme ou « pour les femmes/pour la femme. »

Pourquoi est-il si  important de se dire féministe ?

On peut se dire féministe et ne pas avoir des pratiques féministes, militer dans une association pour une cause féminine sans être féministe , ou bien avoir des pratiques féministes sans se définir comme féministe .  Je pense qu’il faut assumer cette étiquette,  se dire féministe dans son entourage, c’est aussi rendre la cause des femmes visible. Cela  n’implique pas d’importer le féminisme occidental mais bien d’en inventer le nôtre, d’inventer un féminisme qui soit approprié au contexte tunisien et aux réalités des femmes tunisiennes. Être visible comme féministe sans craindre d’être stigmatisée est la première démarche mais pas toute la démarche.

 

Une nouvelle génération ouvertement féministe 

Une nouvelle génération de féministes arabes est en train de voir le jour. Désormais, des femmes  assument  haut et fort l’étiquette de féministe. Avec internet,  elles  ont éprouvé un réel  besoin de se regrouper  dans des espaces virtuels, associations ou collectifs, (mixtes ou non mixtes) plutôt que d’entrer dans des organisations  existantes, dans lesquelles elles  ne se reconnaissent pas.

Au Liban,  le collectif  Nasawiya littéralement « féministe » est  un collectif d’activistes we_can_do_it[1]féministes œuvrant pour l’égalité des genres.  En Palestine, le mouvement féministe Assiwar travaille pour  la lutte contre toute forme d’oppression contre les femmes, particulièrement contre la violence sexuelle.

En Arabie Saoudite,  Ethmid  est  un  projet  dont le but est de promouvoir, enrichir et approfondir le discours féministe. Il travaille  aussi  à la déconstruction des clichés autour du féminisme et du genre.

Les  révolutions arabes ont favorisé une nouvelle réflexion sur la question des  femmes   et donné  un élan d’expression  et d’activisme féministe. La série radiophonique Nassawiyat , les nouvelles féministes tunisiennes , égyptiennes , marocaines et algériennes retrace le parcours d’activistes féministes et   combattantes quotidiennes et fait leurs portraits .

En 2014,  El Shakmagia est le premier magazine de bande dessinée fondé  par B4Sil-sIMAEbACo[1]l’organisation féministe Nazra ,et qui regroupe des dessinatrices féministes égyptiennes. Par ses dessins et  caricatures,le magazine traite des problèmes des jeunes égyptiens d’un point de vue féministe et humaniste. L’humour permet  de traiter, sensibiliser les jeunes sur des graves injustices touchant la société égyptienne comme la violence conjugale.

Yosra

Liens : https://www.facebook.com/nasawiya?ref=ts&fref=ts

https://www.facebook.com/EthmidJadayelle?fref=ts

https://www.facebook.com/shakmgia

https://www.facebook.com/pages/Nasawiyat-France-Culture/1467431606832055?fref=ts

https://www.facebook.com/AssiwarTheFeministArabMovement

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