Du viol , du Consentement et du Désir

3 septembre 2012, une jeune fille  arrêtée dans une voiture avec son compagnon  est violée par  deux policiers. Très vite, la jeune fille se trouve accusée « d’atteinte à la pudeur ». Le porte-parole du Ministère de l’intérieur, quant à lui, n’a pas hésité à déclarer lors d’une conférence de presse que la jeune  fille a été trouvée dans une « posture immorale. » Un mouvement de solidarité  commence à se former autour de cette affaire. Fin novembre, le parquet  décide un non-lieu en faveur de la jeune fille violée et de son compagnon. Janvier 2013,  l’accusation du viol  est retenue et  les 2 policiers sont officiellement inculpés. La jeune fille, mieux connue dès lors sous le prénom de Myriam, doit faire face à une nouvelle bataille. Fin mars, le tribunal de première instance de Tunis confirme l’inculpation des policiers accusés du viol de Myriam, mais le verdict a surpris plus d’un : sept ans de prison ferme pour les policiers violeurs. Le 7 avril, Le parquet général fait appel du verdict. L’avocat de défense   déclare publiquement lors de ses interventions dans les médias, qu’aucune violence  ou contrainte  subies par Myriam n’ont été prouvées. Il  stipule même qu’il n’y avait jamais eu de viol et qu’au contraire, il y a eu accord et consentement. Après deux ans de procès et plusieurs ajournements , le 31 mars 2014 , le parquet s’est prononcé et le verdict  est tombé :7 ans de prisons ferme pour les  deux des policiers , et  2 ans et une amende de 20 000 Dt pour le troisième . Une peine légère pour un crime aussi atroce .

Mais revenons au viol ..

Le Viol 

Il faut dire que les notions de viol, du harcèlement restent floues et faussées. C’est une vision très sommaire qu’ont beaucoup d’hommes, une image stéréotypée du viol, véhiculée par le cinéma,  ancrée dans l’imaginaire social, selon laquelle il n’y a de viol que s’il y a de violence physique, de cris, d’écorchures ou des preuves de résistance. Lors  des  procès pour viol, en cas d’absence de trace tangible de violence, on  cherche souvent  à  prouver le consentement de la victime.  Le viol est le seul crime  où l’on cherche à prouver le consentement  de la victime. Avec le verdict  clément des violeurs de Myriam, la justice semble ne  pas trancher  quant  à  la qualification pénale de ce crime. Les violeurs semblent  bénéficier de circonstances atténuantes  (non explicitées).  Les juges  approuveraient   l’existence  d’une « zone grise » entre consentement et non- consentement parce que la victime est  «  active sexuellement » et qu’elle n’a pas subi de violence physique.

Sans la prise en compte des données scientifiques, qui éclairent sur l’état de sidération de la victime pendant le viol, le non-consentement de la victime reste, selon la loi, ambiguë. Cette « zone grise » réellement  inexistante, profite aux  coupables.

Les femmes ayant passé par là ou par une expérience proche le savent : le viol a un impact psychologique important, lié à un sentiment de menace, de peur, et par la suite un état de sidération  (dépersonnalisation/paralysie) qui rendent « survivable » cet instant de viol.  Ceux qui pensent qu’une femme choisit (ou pas) de  se défendre dans une situation de viol  ou  qui cède est constante, ne font que se réconforter, car céder n’est en aucun cas consentir.

Qu’est-ce qu’un viol donc ? Le viol est surtout « un moment où on n’entend pas notre NON ». Comprenez, un moment où on ne conçoit pas notre NON. Ce NON, s’il n’est pas explicitement  verbal, il est gestuel et corporel. Dans ce sens, on considère qu’il n’existe pas  de  « zone grise  » entre le consentement et le viol.

Le Consentement 

La question du viol permet de déplacer la question sur le consentement, notion qui reste vague. Dire OUI à un partenaire après des demandes insistantes fait –il de ce OUI un consentement ? Pareillement, céder n’est  pas consentir, encore moins désirer. Le consentement et le viol  peuvent coexister dans un même schéma,  (viol  dans un cadre conjugal ou prostitutionnel) où  le partenaire impose, lors d’une relation sexuelle             (consentie /désirée  par la femme), une pratique sexuelle (non consentie/non désirée).

Beaucoup de femmes cèdent  à des contraintes, finissent par consentir à un acte sexuel , en pensant qu’elles le désirent, parce que nous vivons dans une société  patriarcale qui légitime  les désirs  des hommes , qui , à la fois, banalise le viol et  en alimente la peur , qui , sous le fait d’ un « impératif sexuel  » et  d’une soi-disant libération sexuelle , culpabilise les femmes qui  disent NON ,et hypocritement , celle qui disent OUI . Parce que, on est dans une société où  «le consentement est la seule expression de « liberté » qui soit permise  aux opprimées. »

La dichotomie Consentement /Viol n’est plus pertinente, elle n’est  surtout pas irréversible. Un consentement  peut dégénérer en  viol. Qu’est ce qui prévale donc ? Très souvent,  les victimes peinent à se faire reconnaître comme victimes.  Juridiquement et socialement, le consentement prévale sur le viol.

Le Désir

De là,la nécessité d’en finir avec cette dichotomie, contre celle du Désir/Viol, et de valoriser le Désir des femmes et déconstruire les mythes autour du consentement féminin . Nous ne contentons plus d’être  seulement  constantes , répondant aux attentes des hommes , nous  voulons surtout être des femmes « désirantes », assumant nos sexualités  différentes et  diverses , avec des partenaires désiré(e)s , des sexualités libres de toute contraintes psychologiques , sociales ou économiques .

Du privé au politique 

En cela,l’affaire du viol de Myriam  devient le lieu même de plusieurs questionnements  qui concernent les femmes de prés, d’un débat féministe –disons-le, mais qui concernent  aussi les hommes  parce qu’elle met en  en question  toute une représentation patriarcale des femmes. L’histoire de Myriam, est d’une façon ou d’une autre, celle de toutes les femmes. Son parcours personnel, depuis le début de l’affaire, n’est pas moins symbolique : de la jeune fille anonyme, dont la voix  est restée muette et pour qui on rapporte les faits,  à la jeune Myriam, qui parle ,dont la voix se libère par un acte de prise de parole qu’est l’écriture d’un témoignage, jusqu’à une certaine visibilité médiatique  où elle sort de son statut de victime . Myriam résiste pour porter à elle seule toute une cause : celle des femmes . Un parcours personnel  qui donne les prémices d’un parcours politique et militant.

Yosra.

Tunis , 14 avril 2014

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